Excerpt for L'aéronaute embourbé by , available in its entirety at Smashwords








BERNARD VIALLET













L’AERONAUTE EMBOURBE














Editions Emma Jobber




Du même auteur

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« Le Mammouth m’a tué » (Editions Tempora)

« Ulla Sundström » (TheBookEdition)

« Dorian Evergreen » (TheBookEdition)

« Les Faux As » (TheBookEdtion)

« Bienvenue sur Déliciosa » (TheBookEdition)

« Opération Baucent » (TheBookEdition)

« Expresso Love » (CSP & Amazon Kindle)

« Montburgonde » (CSP & Amazon Kindle




A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît.








« Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie

Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie.

Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.

Toute gloire près d’eux passe et tombe éphémère ;

Et, comme ferait une mère,

La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau ! »

(Victor Hugo)





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PROLOGUE



En cette triste fin d’après midi de novembre, j’étais venu rendre visite à mon père dans sa petite maison perchée sur la colline pavillonnaire de Saint Ouen l’Aumône, à quelques encablures de l’ancienne abbaye royale de Maubuisson. Mon père est un très vieil homme maintenant, il approche la centaine, mais a gardé toute sa tête, toute son indépendance et toute son autonomie. Et il y tient farouchement. Depuis la mort de ma mère, il vit tout seul et semble attendre très sereinement la mort. Il a toujours été autant un mystère qu’un exemple pour moi. Sur la fin de sa vie, il se comporte un peu comme une sorte de moine laïc, au rythme des prières et des eucharisties qu’il ne manquerait pour rien au monde. Il se contente de peu et ne me réclame jamais rien. Il semble avoir atteint une sorte de sagesse qui lui permet un certain détachement des contingences de ce monde. D’aucuns pourraient taxer cela d’indifférence voire d’égoïsme. Je ne le pense pas, mais je peux me tromper. Etant son fils aîné et habitant assez loin de chez lui, j’ai un statut particulier assez différent de celui de ma sœur dont il souhaite sans doute plus de présence et d’attention.

Le soir descend lentement sur la petite cuisine qui s’obscurcit peu à peu. De longues plages de silence s’installent entre nous. Nous avons fait le tour des nouvelles de la famille et avons épuisé la plupart des sujets de conversation habituels. Comme il est devenu sourd et que son appareil ne fonctionne pas bien, il faut tout répéter assez fort et après quelque temps, cela finit par le fatiguer. C’est un peu l’heure mélancolique. Nous ne sommes jeunes ni l’un ni l’autre. Nos morts veillent là dans l’ombre et le silence. Il a perdu sa sœur, il y a bien longtemps, sa mère également, son frère plus récemment et sa femme emportée en moins d’un an par une leucémie foudroyante. Il est l’ancêtre de la famille et le dernier survivant de sa génération. Les années qui lui restent à vivre se comptent forcément sur les doigts d’une ou de deux mains grand maximum. Il va nous quitter et je m’aperçois que je ne sais que fort peu de choses sur lui. C’est un homme discret et même secret, un taiseux comme on dirait dans les campagnes. Il n’aime pas raconter. Et ne veut pas raconter. Si on lui pose des questions, il répond un peu plus clairement qu’au temps où nous étions enfants, mais guère plus. Il en reste toujours au service minimum. On a l’impression que pour lui, tout est jardin secret ou expérience personnelle banale et incommunicable aux autres car totalement inutile. Ce en quoi il n’a pas forcément tort. Ce que la vie enseigne aux uns est rarement profitable aux autres…

Il n’en demeure pas moins qu’il partira avec ses secrets, sa guerre, ses cinq années de camp de prisonniers en Autriche, sa vie d’esclave ou de bagnard en compagnie de déportés juifs. Il a travaillé dans les mêmes « kommandos », avalé la même soupe claire, subi les mêmes avanies qu’eux, mais n’en a jamais vraiment parlé. Né le 22 janvier 1914 sous le signe du Verseau, troisième de sa fratrie, il n’a jamais connu son père pour cause de Première Guerre Mondiale. N’ayant donc pas bénéficié d’une véritable image paternelle lui-même, il a dû s’improviser un statut un peu secondaire, effacé qu’il se trouvait par la forte personnalité de ma mère qui, comme on dit vulgairement, donnait l’impression de « porter la culotte » dans le couple. Sans doute nous aimait-il très sincèrement, mais les démonstrations en étaient rares. En plus d’être taiseux, chez nous, on n’est pas démonstratifs, on ne passe pas son temps à se toucher, à s’embrasser, à se dire des gentillesses. Peut-être est-ce dû à une certaine forme de pudeur ou de timidité ? À l’éducation rigoriste qu’ils ont eu tous les deux ? Aux lointaines origines alsaciennes de ma mère et bourguignonnes de mon père ? Ou plutôt aux traumatismes subis des deux côtés ?

Là encore, je n’en saurai rien. Ma mère a emporté ses blessures secrètes dans sa tombe du cimetière de l’Hay les Roses. Elle aussi était orpheline, mais sans être pupille de la Nation. Elle perdit ses parents avant la guerre de 40. À cette époque, la tuberculose ne pardonnait pas et la pénicilline était encore une rareté. Mal soignée, elle a mené mes deux grands parents maternels directement dans le trou alors que leurs deux enfants étaient encore adolescents. Les lois sociales n’ayant pas atteint la sophistication de notre époque, un ami commerçant des Halles et sa femme, que ma mère appela toujours « Mon oncle » et « Ma tante », la recueillirent ainsi que son jeune frère, les deux orphelins n’ayant plus aucune famille proche.

Il fait presque noir maintenant dans cette petite cuisine. Je me dispose à partir. J’ai de la route à parcourir pour regagner mon chez moi. Mon père se lève, allume le plafonnier et s’éloigne un instant. Il revient presque aussitôt avec une petite liasse.

— Tiens, me dit-il, c’est pour toi.

Devant moi, il pose une enveloppe en papier kraft et quelques photos très anciennes, toutes jaunies, d’un beige passé.

— Qu’est-ce que c’est, Papa ?

— Vois par toi-même et fais-en ce que tu veux, me répond-il.

J’examine l’enveloppe sur laquelle est écrit en travers « Pour Bernard Viallet » au crayon de papier. Il y a un petit côté testamentaire là-dedans. C’est sûrement mûrement réfléchi de sa part et je comprends tout de suite quand j’ouvre l’enveloppe et que je découvre des lettres signées de Jules. J’en compte 44 et seulement deux de Mémée, c’est-à-dire de Louise, sa femme et également ma grand-mère, merveilleuse personne, qui m’a beaucoup aimé et que je porterai toujours dans mon cœur.

— Mais, lui dis-je, ce sont les lettres que Jules envoyait à Ernest, son beau-frère, depuis le front. Tu n’aurais pas celles qu’il devait envoyer à Mémée et pourquoi pas les réponses de celle-ci ?

— Non, me répond-il. Je ne les ai pas et je ne les ai jamais eues…

— Quel dommage… Cette correspondance devait être magnifique et même déchirante, j’imagine.

— Je ne comprends pas que tu veuilles la lire. C’est personnel, intime, cela ne nous regarde pas.

— Oh, il y a prescription maintenant. Tout deux sont partis depuis si longtemps. Si j’avais pu en disposer, j’aurais essayé de les publier, histoire de rendre leur amour et leur destinée un peu moins mortelle.

Manifestement, il ne comprend pas bien mon intérêt pour ces lettres perdues, certainement déchirées, jetées ou brûlées… Par qui ? Mémée ? Peut-être et même sûrement. La mort de mon grand-père fut le drame de sa vie. Bien qu’elle n’en parlât jamais, je sais qu’elle en fut inconsolable. Il était le grand absent, l’éternel héros dont elle attendit toute sa vie l'impossible retour, telle Pénélope. Veuve très jeune, elle éleva courageusement ses trois petits orphelins. Trouva un travail dans la compagnie d’assurance où exerçait Jules et ne se remaria jamais. Et pourtant, les prétendants ne manquèrent pas. Un jour de confidence, elle m’avoua même qu’un médecin lui avait proposé de refaire sa vie avec lui. Il était jeune, beau et avait une confortable situation. Une occasion pareille ne se représente pas deux fois dans la vie d’une veuve ruinée avec trois enfants en bas âge. Elle refusa et je suis sûr qu’il ne lui était pas indifférent. Fidèle, jusqu’au bout, jusqu’à la mort et quoi qu’il en coûte…

Mais qui donc était ce Jules pour qu’on l’aimât ainsi ? Quel personnage hors du commun pouvait-il être pour avoir laissé un tel vide, une telle désolation dans notre famille ? Jusqu’à l’instant où mon père posa devant moi ce petit tas de documents, je n’en avais qu’une très vague idée. Mémée m’avait juste raconté qu’il était sergent et qu’il était mort en 1915, fauché par un schrapnel à Vauquois, la colline martyre qui servait de verrou ouest sur le front de Verdun. Mon père alla en pèlerinage sur sa tombe dans le cimetière militaire de l’endroit. Tout gamin, je suivais avec ma mère et ma petite sœur, sans rien comprendre d’autre si ce n’est que jamais je n’aurais de grand-père ni d’un côté ni de l’autre. Jamais on ne m’embrasserait avec des joues rugueuses, jamais un vieil homme ne me raconterait ses exploits à la guerre, ne me prendrait par la main et ne m’emmènerait promener au square. Quand mes copains me parlaient de leur papy qui était si formidable, moi, je ne savais pas quoi raconter…

Et voilà qu’il resurgissait par ces lettres, ces quelques pauvres photos vieilles de près d’un siècle. Je le voyais enfin. Je lisais sa prose. Il me parlait. Je ne pouvais pas attendre. Foin de l’heure de rentrer. Je fus immédiatement conquis. L’écriture est belle, plastiquement, avec ses pleins, ses déliés et son style impeccable. Tout est clair, bien raconté, avec concision et délicatesse. On sent la volonté de faire partager tout mais en rassurant. Jules était un lettré. Je ne débusque pas la moindre faute d’orthographe ou de syntaxe. Mon père ne semble pas étonné. Mais pourquoi ne m’a-t-il jamais parlé de lui ? Pourquoi nous a-t-il laissé avec ce vide, ce manque, ce gouffre dans notre passé ? D’ordinaire, ce sont plutôt les crapules, les personnages peu recommandables que l’on cache dans les familles. Chez nous, ce sont les héros que l’on entoure d’un voile de silence et de secret. J’ose écrire « héros » car je viens de découvrir en plus du portrait d’un homme d’assez petite taille à la mâchoire volontaire et aux yeux d’un bleu acier teintés de mélancolique tristesse, d’autres photos datant de 1907. Mon grand-père à côté d’un ballon dirigeable à gaz. Jules dans la nacelle. Jules s’envolant dans les airs. Sa licence de pilote, des certificats d’atterrissage et même un article de journal élogieux. Et oui, il fut une des figures, maintenant oubliées, de la conquête de l’air au tout début du vingtième siècle. Il participa à cette enthousiasmante épopée. Il fut un de ces fous volants sur leurs drôles de machines à une époque où la technique hésitait encore entre le plus léger et le plus lourd que l’air, juste avant que ce dernier ne l’emporte. Et il avait fallu que j’attende mon soixantième anniversaire et mon départ à la retraite pour l’apprendre…

— Pourquoi ne m’as-tu jamais dit qu’il avait aussi été aéronaute ?

Mon père s’embrouilla dans une réponse aussi évasive que peu convaincante. Je le quittais en le remerciant pour ces documents dont je voulais faire quelque chose mais sans trop savoir quoi…



CHAPITRE 1


L’aéronaute



Une des toutes premières surprises fut cette vieille photo jaunie représentant un ballon à gaz sur un terrain quelque part en région parisienne (Rueil-Malmaison, Le Pont de Saint Ouen, Corbeil-Essonnes ou autre) avec une croix pour désigner un des personnages et la mention « Jules Viallet » écrite de la main de ma grand-mère. Je suis sûr de son écriture heurtée à nulle autre pareille. Coiffé d’un canotier et vêtu d’un costume trois pièces sombre, ce qui laisse à penser que la scène se passe en été, Jules semble surveiller la phase de gonflage d’un aérostat assez important, sans doute d’une capacité de 700 à 1000 m3. De toute évidence, on distingue un grand réservoir de gaz de ville à l’arrière-plan. J’en conclus que ce ballon était gonflé au gaz d’éclairage, relativement moins onéreux, et non à l’hydrogène. Un homme lève le bras, sans doute s’agit-il du passager qui attend son baptême de l’air et qui souhaite attirer sur lui l’attention du photographe. Un certain nombre d’ouvriers en manche de chemise fixent les sacs de lest qui permettent de maintenir au sol l’enveloppe caoutchoutée. Quelques jolies dames sont venues assister au décollage ainsi qu’un certain nombre d’amis et de badauds. Jules faisait partie de l’Académie Aéronautique de France dont le siège social se trouvait au 14 rue des Goncourt à Paris. À cette époque, ce club devait sans doute être en concurrence avec le plus célèbre « Aéroclub de France ». Jules était titulaire de sa licence de pilote et disposait même du tampon marqué « le Président », ce qui ne prouve pas qu’il l’ait été…

En 1907, la France comptait environ un millier de ballons (non militaires), de sport ou de loisirs, captifs ou libres. Aucun autre pays au monde ne pouvait se vanter de posséder un tel nombre d’engins. La moitié de ces mille ballons de loisirs était basée à Paris. Et faire une ascension pour quelques centaines de francs était très à la mode…


Il faut savoir également qu’un ballon de sport coûte entre 20 000 et 50 000 francs-or selon la taille soit environ la valeur de six automobiles. (60 000 à 150 000 euros). 1000 m3 d’hydrogène coûtaient 450 francs-or et la même quantité de gaz d’éclairage un peu moins.


Les aéroclubs étaient en général propriétaires de plusieurs ballons et délivraient les brevets pour le pilotage d’aérostat (ballon fixe) ou d’aéronat (ballon libre). On devenait membre par cooptation et la cotisation d’un montant élevé permettait de financer les activités aéronautiques des membres.


En 1907, on compte 2 ascensions par jour à l’Aéroclub de France. Et pas moins de 250 départs par an rien que pour le terrain de Saint Cloud. Les distances parcourues sont de plus en plus longues. Total des passagers : 1022. Kilomètres parcourus : 44 406 pour 1753 heures de vol réparties sur 408 ascensions répertoriées en 1906 pour le seul ACF. Quand on sait qu’il y avait bien d’autres clubs, on imagine l’engouement pour le plus léger que l’air !

Sur la photo, on remarque que les sacs de lest qui étaient fixés à peu près à mis hauteur de l’enveloppe du ballon se retrouvent à l’extrémité du filet et que sur la dernière, ils ont complètement disparu, libérant le ballon et lui permettant de s’élever en l’air. Dans la nacelle, Jules se tient du côté gauche, juste à côté de la croix. Il tient son canotier à la main. Sans doute vient-il de saluer ses amis. Ils ne sont que deux pour ce voyage. On distingue nettement deux sacs de lest accrochés de chaque côté du cercle de charge et un troisième un peu plus gros fixé à la nacelle. Je note la présence d’un guiderope, sorte de grosse corde parfois terminée par une ancre que l’on lançait à l’atterrissage pour éviter d’être trainé sur des centaines de mètres. Le principe de ces vols libres était d’une simplicité biblique. Le gaz contenu dans l’enveloppe étant plus léger que l’air, le ballon s’élevait naturellement. Si cela était insuffisant, on larguait encore du lest et on pouvait également compter sur la chaleur du soleil qui, en dilatant le gaz contribuait aussi à la montée. Pour se déplacer, le pilote ne pouvait que faire confiance au vent. Il ne savait jamais jusqu’où il le mènerait. Pour atterrir, il suffisait de relâcher les gaz en ouvrant, grâce à une corde, un panneau de déchirure situé à la partie supérieure de l’enveloppe. On distingue sur la photo la manche de gonflage située à la base (pôle sud) ainsi que le panneau de déchirure de couleur plus claire au sommet (pôle nord) et une bande d’enveloppe qui lui est reliée et que le pilote peut manœuvrer depuis la nacelle grâce à un cordage.

Malheureusement rien ne me permet de dater ce vol, ni de donner le nom de ce ballon, ni de préciser les points de départ et d’arrivée. D’autres documents me permettent d’être sûr de quatre autres vols effectués par Jules rien que pour l’année 1907. Tout d’abord, deux petites cartes postales de bristol vert pré timbrées à 10 centimes. Apparemment, le pilote devait les lancer depuis les airs, sans doute accrochées à des ballons de baudruche, en demandant à qui les trouveraient de les renvoyer par la poste, histoire d’étudier les vents, de se rendre compte jusqu’où ils pouvaient les emmener.

La première est datée du 12 mai 1907. Ascension du ballon « La Ville de Corbeil ». Corbeil Essonnes, la ville célèbre pour ses minoteries, sponsorisait peut-être l'aéronautique, histoire de se faire de la publicité par la même occasion. Il n’est pas interdit de croire qu’elle était propriétaire de l’engin piloté par mon grand-père.

« La présente carte, lancée à 4 heures par vent Sud par Monsieur Viallet, a été trouvée à Ezanville le 12 mai à 4 heures 45 par Mrs. Moccaud et Pellé demeurant à Ezanville.

Signature

Mention : Prière à la personne qui trouvera cette carte de la compléter, la signer et la mettre à la poste. »

Elle est adressée à M. Jules Viallet, 3, rue de Reuilly Paris et porte le tampon de la poste d’Ecouen daté du 13 mai 1907 à 7h55.

Là encore, on ne peut qu’en rester aux hypothèses vraisemblables. Jules a dû décoller en fin de matinée ou en tout début d’après-midi de Corbeil, puis lancer sa carte une fois effectuée la traversée de la région parisienne selon un axe sud-nord vers 16 h. La carte a voleté 45 minutes avant d’atterrir à Ezanville. L’endroit où s’est posé le ballon restera un mystère. Vraisemblablement dans un quadrilatère entre Villiers le sec, Luzarches, Chaumontel et Fosses. Mais sans garantie aucune. Le vent a pu l’emmener encore plus au nord au-delà de Chantilly ou même plus loin… En gros un vol d’une bonne centaine de kilomètres quand même.

Le second document émane de la Mairie de Gouvieux dans l’Oise. Il s’agit d’une attestation d’atterrissage datée du 6 août 1907.

« Nous, soussigné, Maire de la commune de Gouvieux (Oise), certifions que le dimanche 4 août 1907 vers 2h 40 de l’après midi, le ballon « Le Zéphyr » piloté par M. Albert Gaudry accompagné de MM. Riff et Viallet, tous trois membres de « L’Académie Aéronautique de France » a atterri dans de bonnes conditions sur le territoire de notre commune. Ce ballon était parti de l’usine à gaz de Rueil à 1 heure de l’après-midi. »



Jules devait donc passer ses loisirs dans les airs à survoler la région parisienne au gré des vents et de sa fantaisie.

Une autre de ses cartes postales, lancée à 2h 30 depuis la nacelle du ballon « La Liberté » le 17 novembre 1907 sera retrouvée le lendemain à 7 h du matin par un certain Allaire Clément à Boynes dans le Loiret. Le ballon s’était envolé à Charenton et avait donc pris une direction sud-ouest. Là encore, impossible de savoir où il a atterri.

À l’époque, les pilotes de ces engins passaient à raison pour des casse-cous ou des fous volants aux yeux des gens sérieux. La prise de risque était importante. Les charlières, ces ballons à gaz, étaient de vraies bombes volantes. La moindre étincelle pouvait provoquer un drame. Un caprice de la météo, un brusque changement de vent ou de température pouvait transformer une bucolique promenade dans les airs en dramatique odyssée. Ces expéditions ne furent certainement pas toutes des moments de pur plaisir. En atteste un quatrième document, un article de journal qui relate une sortie en ballon nettement moins agréable que les autres.

« Le ballon

La matinée s’était bien passée quant à la température, pas de soleil, un temps couvert, mais beau temps relatif, il n’en a pas été de même de l’après-midi, la pluie a commencé vers une heure et n’a pas discontinué de la soirée.

Le ballon qui était au gonflement sur la place de la Halle se préparait cependant à opérer son ascension qui était annoncée pour 5 heures. La température froide et mouillée se prêtait peu à la dilatation du gaz. L’aérostat paraissant imparfaitement gonflé s’élevait, quoique cela, dans les airs, quelques minutes avant 5 heures, comportant deux personnes : l’aéronaute M. Jules Viallet et un compagnon de voyage M. Eugène Bouchez, amateur qui recevait ce jour-là le baptême de l’air.

Le ballon s’était élevé lentement, et on a pu longtemps distinguer les voyageurs aériens ; il était visible pour tous que le ballon était mal monté dans le filet, l’appendice ne se trouvait pas dans l’axe de la nacelle et cette défectuosité aurait pu avoir des suites funestes pour les aéronautes. En effet la corde qui sert à faire manœuvrer la soupape était restée à l’intérieur du ballon, alors qu’elle eût dû tomber naturellement s’il n’eût pas été monté de travers dans le filet.

À environ 10 à 12 kilomètres, M. Viallet voulut descendre, il jeta l’ancre ; à ce moment l’aérostat marchant à une grande vitesse, le choc fit se rompre le câble et le ballon subitement délesté de 60 kilos fit un bond prodigieux qui porta nos voyageurs à 1 500 mètres d’altitude, et il continuait à monter ; la situation devenait critique, n’ayant pas la corde de la soupape, il était à craindre que traversant la couche des nuages, l’aérostat rencontrât les rayons solaires qui l’eussent toujours fait monter.

Un seul moyen de salut restait, c’était aller chercher la corde dans le ballon ; c’est ce que n’hésita pas à faire M. Jules Viallet ; grimpant dans les cordages, le jeune et courageux aéronaute est allé avec son couteau crever l’enveloppe à la place où il savait que se tenait pelotonnée la corde récalcitrante ; il fut assez heureux pour l’atteindre et la descente commença ; les voyageurs vinrent atterrir, après un trainage de plus de 500 mètres, dans un grand pré où des chasseurs accoururent prêter main-forte. Ils étaient sur le territoire de Bazoches sur Hoesne. Mouillés jusqu’aux os et transis de froid, les aéronautes trouvèrent une hospitalité chaleureuse auprès des habitants… »


À cet endroit, la coupure de presse est déchirée, interdisant de savoir de quel journal elle provient ni la date de l’évènement. L’indication du lieu d’envol permet de déduire qu’il s’agirait de la ville de l’Aigle, car elle possède bien une Place de la Halle. Elle se situe à environ 28 km du point d’arrivée de Bazoches sur Hoesne sur un axe nord-est sud-ouest ce qui pourrait correspondre à un mauvais vent de début ou de fin d’hiver. Le journaliste parle d’une douzaine de kilomètres avant que les ennuis commencent puis d’une forte accélération. La distance et le temps passé en l’air concordant, je tiens cette hypothèse pour vraisemblable.

Ce jour-là, Jules et Eugène, son passager, virent donc la mort de près, mais ce n’était pas leur jour. Gageons qu’Eugène s’est rappelé toute sa vie d’un baptême de l’air aussi mouvementé. Il ne pouvait pas savoir avec quelle tête brûlée il s’était embarqué. Conditions météo déplorables, installation technique défectueuse. Peu importe, en vrai fou volant, Jules décolle, ce qui montre son intrépidité et même son audace. Quand les choses tournent mal, il ne panique pas. Il grimpe rattraper la corde et sauver une situation qui tourne au drame. Il aura l’honneur des journaux et peut-être des ennuis avec son club. Quoique là, j’ai peur de tomber dans l’anachronisme. Nos ancêtres n’étaient pas obsédés comme nous par la recherche du moindre risque possible. S’ils avaient en permanence ouvert le parapluie et intenté des procès à tous les fous volants sur leurs drôles de machine, jamais la conquête de l’air ni plus tard celle de l’espace n’auraient eu lieu.

Combien de vols en ballon Jules réalisa-t-il ? Combien d’heures passa-t-il dans les airs ? Certainement beaucoup plus que ce que représentent ces quelques documents. Il accumula certainement pas mal d’heures avant d’obtenir son brevet de pilote sans doute dans les toutes premières années du siècle. En 1907, Jules n’avait que 25 ans. Il était né le 31 août 1882 à Montchanin dans le département de la Saône-et-Loire. D’où lui était venue cette étrange passion ? Elle n’était pas à la portée de toutes les bourses et Jules devait y consacrer pas mal d’argent. Il faut dire qu’il bénéficiait d’une jolie situation. Il était comptable à la New-York Life Insurance Company, une grosse compagnie d’assurance américaine dont les bureaux se trouvaient 1 à 3, rue Le Peletier à Paris IXème. Il était payé en pièces d’or. Cela avait dû tellement marquer le souvenir de ma grand-mère qu’elle me l’a répété plusieurs fois.

Certains sont passionnés par les bateaux, d’autres par les voitures ou les chevaux, lui c’était par les ballons. Il aimait voler dans les airs, poussé par le vent, sans être gêné par le bruit des moteurs. À cette époque, il devait croire dur comme fer à l’avenir du plus léger que l’air. En 1870, les ballons avaient permis de communiquer avec Paris assiégé et à Gambetta de s’enfuir à bord de « l’Armand Barbès ». Et le zeppelin « Hindenburg » ne s’était pas encore embrasé à son atterrissage à Lakehurst aux Etats-Unis. Nous étions en 1907 et non encore en 1937. Les avions n’étaient que des coucous imitant oiseaux et chauve-souris avec leurs toiles enduites sur des membrures de bois. L’homme commençait à peine à réaliser le rêve d’Icare. Et sans doute ces vols délassaient-ils Jules de la monotonie de ses dossiers et de son travail dans sa compagnie d’assurance…


CHAPITRE III


Septembre 1914



Forêt de l’Argonne, mercredi 23 septembre 1914


Cher Ernest, Chère Marie,


J’apprends seulement aujourd’hui qu’Elise et les enfants ont dû évacuer Eaubonne et que vous avez bien voulu vous en charger. Les lettres nous arrivent après 15 jours au moins. Je tiens à vous remercier bien vivement de votre bonté à leur égard et des ennuis qu’ils ont pu vous occasionner. J’espère qu’ils ont pu regagner Eaubonne maintenant et que rien de fâcheux n’est survenu. Ici nous combattons presque tous les jours et la vie que nous menons n’a rien d’agréable. Je suis un peu fatigué, mais néanmoins en bonne santé et j’espère toujours que j’en sortirai sans grand dommage. Je souhaite que vous soyez tous en parfaite santé ainsi que les enfants et vous prie de me croire bien cordialement vôtre.


J. Viallet.


Cette première lettre, datée du 23 septembre 1914, n’est peut-être et certainement pas la première qu’il a envoyée à Marie et à Ernest, sa belle-sœur et son beau-frère. Marie était nettement plus âgée que Louise, sa sœur et Ernest sans doute trop vieux pour être appelé. Jules n’est pas non plus dans la première jeunesse puisqu’il a 32 ans et qu’il est père de trois enfants. Etant de la classe 1902, il n’a peut-être pas été mobilisé dès les premiers jours puisque l’appel a dû démarrer par la classe 14, puis 13, puis 12 et ainsi de suite en remontant. Ce qui s’annonce est si terrible qu’on prend tout le monde aux conseils de réforme ou de révision. Il est même question d’envoyer au front les hommes de plus de 50 ans. La classe 15 est partie et la classe 16, formée de jeunes gens de 18 ans, est convoquée pour le mois de janvier 15. Nous ne sommes qu’au début de la guerre et il faut déjà mobiliser le ban et l’arrière-ban, des anciens déjà chenus jusqu’aux gamins de 18 ans. Au fil des combats, on ira même piocher dans des classes encore plus jeunes.

Il n’aura fallu qu’un mois pour que la conflagration soit générale. Le 25 juillet, la Serbie rejette l’ultimatum présenté par l’Autriche-Hongrie qui lui déclare la guerre trois jours plus tard. Le 30, la Russie annonce sa mobilisation générale qui en entraîne beaucoup d’autres. Le 1er août, l’Allemagne et la France la décrètent simultanément. Aussitôt, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 2 août, un ultimatum allemand est adressé à Bruxelles exigeant un libre passage pour les troupes allemandes qui se mettent immédiatement en marche en suivant le plan Schlieffen. Le 3 août, c’est la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France qui est l’alliée de la Russie. Le même jour, l’Italie et la Roumanie proclament leur neutralité. Le 4 août, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. Le 5, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Russie, alors que la France et l’Angleterre en font autant avec elle le 12. Les belligérants sont en place, rassemblés en deux blocs, l’alliance centrale composée des empires allemand et austro-hongrois et l’Entente composée de la France, la Russie, la Grande-Bretagne, la Belgique et la Serbie.

Tout commence dans une guerre de mouvement. Du 20 au 23 août, c’est la « bataille des frontières » livrée par les Français en Lorraine, dans les Ardennes et à la frontière belge à la hauteur de Charleroi et qui se termine par un échec complet et un repli général. En à peine quinze jours, les soldats qui partaient la fleur au fusil en se lançant d’un côté des : « A Berlin dans un mois » et de l’autre des « A Paris dans trois semaines ! » ont dû être douchés, toutes leurs illusions balayées au vent de mitraillades mauvaises et de canonnades meurtrières.

Le 31ème régiment d’infanterie dont fait partie Jules a participé à cette bataille puisqu’on le retrouve, après avoir été en garnison à Paris en juillet, à Cutry et Réhon (près de Longwy), puis Laheycourt, Villiers aux vents et Laimont (en protection de Bar le Duc). Il remonta ensuite d’une trentaine de kilomètres vers le nord pour s’établir plus solidement dans la forêt de l’Argonne vers la mi-septembre. C’est à ce moment qu’a été envoyée cette première lettre. La bataille de la Marne, célèbre pour ses fameux taxis a eu lieu du 6 au 11 septembre et a été particulièrement meurtrière. Elle a été engagée par Joffre avec l’appui du gouverneur militaire de Paris, Galliéni, dans les plaines situées à 30 ou 40 km au nord et à l’est de la capitale. Cette bataille a permis de stopper (à quel prix ?) les forces allemandes certaines d’investir Paris et de remporter une prompte victoire et même de les contraindre à la retraite. C’est l’échec du plan Schlieffen et von Moltke. Les combats se poursuivent par une véritable « course à la mer » pendant laquelle les belligérants essaient mutuellement de se déborder par l’ouest pour atteindre et contrôler le littoral de la Manche et de la mer du Nord.

Les Parisiens ont eu chaud aux plumes. Il a même fallu évacuer devant l’avance allemande. Elise a donc dû quitter sa jolie maison d’Eaubonne pour aller chez sa sœur et son beau-frère qui habitent Paris. On imagine les deux familles s’entassant avec leurs enfants dans un seul appartement et vivant dans l’inquiétude de l’arrivée de l’ennemi. Jules déclare n’en avoir rien su en raison des retards de courrier. Dans les premières semaines de la guerre, il semble que le courrier ne fonctionne que très médiocrement. Il faut dire que cela bouge beaucoup. Le 31ème s’est précipité à la frontière luxembourgeoise puis a reculé jusqu’aux confins de la Lorraine avant de remonter plein nord. Jules s’est fait du souci pour sa famille. Il remercie son beau-frère et sa belle-sœur pour l’accueil et le réconfort qu’il a apporté à sa famille et cherche à les rassurer sur sa propre situation. Cependant, il ne se fait déjà plus d’illusion. « J’espère toujours que je m’en sortirai sans grand dommage… » dit-il. L’espoir fait vivre. Cette phrase est terrible par tout ce qu’elle laisse deviner de souffrances, de vie au jour le jour en étant étonné à chaque minute d’être encore en vie…




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