Excerpt for Le Mammouth m'a tuer by , available in its entirety at Smashwords





Bernard VIALLET











LE MAMMOUTH M’A TUER


(Témoignage d’un instit' en banlieue)


















Editions Tempora


Du même auteur



« Ulla Sundström » (TheBookEdition & Amazon Kindle)

« Dorian Evergreen » (TheBookEdition & Amazon Kindle)

« Bienvenue sur Déliciosa » (TheBookEdition & L’IvreBook)

« Opération Baucent » (The BookEdition & Amazon Kindle)

« Expresso Love » (CSP & Bookless Editions)

« Montburgonde » (CSP & Amazon Kindle)

« L’aéronaute embourbé » (CSP & Amazon Kindle)






Le monde va être jugé par les enfants. (G.Bernanos)


Les enfants ont plus besoin de modèles que de critiques. (J.Joubert)


L’éducation développe les facultés mais ne les crée pas. (Voltaire)


La défense de l’école n’est pas destinée à maintenir les privilèges sociaux, mais à donner au plus grand nombre des armes pour les combattre. (Condorcet)


























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A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît.







PREFACE : « J’aurais pu… »



Ma décision est prise. Il m’en a fallu du temps, mais cette fois-ci, ça y est ! La feuille vient juste de sortir de l’imprimante. Une lettre toute simple, deux lignes de texte qui vont mettre un terme définitif à ma carrière d’instit' puis de directeur d’école de banlieue.

« J’ai l’honneur de solliciter ma radiation des cadres pour ancienneté d’âge et de services à compter de la rentrée… Veuillez agréer, Monsieur l’Inspecteur d’Académie, l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués. »

Je la relis une dernière fois et appose ma signature. Demain, je la déposerai à l’Inspection de la ville où j’exerce, que nous appellerons Saint-Aubin par commodité. Elle suivra bien gentiment la voie hiérarchique et début juillet, c’est-à-dire dans dix mois, je redeviendrai un homme libre. J’aurai droit à la retraite bien méritée d’un fonctionnaire « sérieux et travailleur », comme il est fait mention dans mon dernier rapport d’inspection.

Ils auraient pu ajouter « obéissant » car j’ai l’impression d’avoir toujours fait tout ce qu’on m’a demandé, d’avoir appliqué les directives les plus contradictoires avec ou sans état d’âme. Sans doute suis-je issu d’une génération de gens élevés dans une totale soumission à l’autorité et qui savent encore ce que respect veut dire...

J’aurais pu partir deux ans plus tôt, juste après l’anniversaire de mes cinquante-cinq printemps, mais je ne l’ai pas fait pour des raisons bassement matérielles. Il faut penser au taux de la pension, surtout quand on a une famille à nourrir et trois adolescents n’ayant pas terminé leurs études. J’aurais pu continuer encore quelques années, cela aurait sans doute été plus raisonnable et plus prudent. Mais tirer encore sept ou huit ans pour atteindre la limite d’âge de soixante-cinq ans, c’est au-dessus de mes forces. J’ai déjà trente-six années de galère dans les jambes, alors ça suffit amplement…

J’aurais été dans un autre quartier, dans un milieu différent, le problème n’aurait pas été le même. J’aurais certainement continué. Mais ici… pas question ! Ici, c’est un autre monde, nous sommes de l’autre côté du périphérique, dans une banlieue dont le numéro commence par 9. Depuis maintenant sept ans, j’y dirige une très importante école que l’on pourrait qualifier d’internationale tant on y compte d’origines différentes. Un melting-pot un peu étrange, mais auquel je suis tellement habitué que ce sont les écoles dites « normales » c’est-à-dire à majorité d’autochtones qui me semblent bizarres. Dans mon école, on rencontre du black, du blanc et du beur avec pas mal de black, énormément de beur et très peu de blanc. Moins de dix pour cent de « de souche », c’est-à-dire de « gaulois ». Ceux qu’on pourrait prendre pour tel, à la vue de leur frimousse sont en fait, portugais, yougoslave, albanais, espagnol, colombien, chilien, russe ou polonais. Une population chasse l’autre…

Et nous devons alphabétiser tout ce monde… Mais comment y parvenir dans de telles conditions ? N’importe quelle personne de bon sens comprendrait que c’est mission quasiment impossible quand on ne peut compter que sur un ou deux enfants de souche par classe pour pratiquer le « bain de langue » indispensable à un enseignement du français digne de ce nom. Je parle d’enfants français issus de parents français s’exprimant eux-mêmes dans une langue correcte. Autant chercher le dahu ou le loup blanc ! Nous avons plutôt des enfants issus de couples mixtes, des métis et surtout beaucoup d’enfants de cas sociaux, de parents alcooliques ou drogués et récemment toute une population de squatters qui se sont rabattus sur le quartier en venant de divers immeubles illégalement occupés de la capitale. Ces personnes, ayant appris que la Mairie s’était lancée dans un généreux programme de relogement dans divers hôtels du coin au frais du contribuable, sont parvenues à profiter de l’aubaine. Il suffit semble-t-il, de raconter à une assistante sociale qu’on vient du squat de la rue Jules Moch pour qu’aussitôt, on obtienne un ticket pour une chambre à l’hôtel de la « Belle Etoile ». (Le nom est authentique. Je l’ai gardé tant je le trouve amusant…)

La population récupérée l’est beaucoup moins. En effet, dans ces situations de précarité extrême, les enfants sont les plus à plaindre, car ils se retrouvent victimes de scolarités totalement chaotiques, quinze jours ici, trois mois par-là… Résultat : certains arrivent au cours moyen sans savoir lire du tout, d’autres avec des vécus d’une extrême violence. Ils ont connu la faim, le froid, la peur, ils ont été témoins de la déchéance amenée par la drogue ou l’alcool. Et il faudrait faire des miracles ! Comme on n’a pas de baguette magique, on n’en fait pas. Loin de là ! Depuis pas mal de temps, l’Institution ne s’occupait plus que de futurs chômeurs assistés et peu lettrés, voilà que s’y ajoutent les asociaux, les toxicos et les malades mentaux…

L’école est le reflet de la société. Si l’école ne va pas bien, c’est que la société elle-même va mal. Et cela me fait beaucoup de peine de voir l’ascenseur social en panne depuis tant d’années et la machine à intégrer commencer à désintégrer des populations devenues de moins en moins intégrables. Etant à la fois témoin et acteur dans cette immense machinerie censée fabriquer de bons citoyens, je ne peux m’empêcher de me poser des questions et de me dire que je prête la main à quelque chose que je commence de plus en plus à désapprouver. Je suis persuadé que notre Institution va droit dans le mur. Tous les acteurs de terrain en sont plus ou moins conscients, mais rien ne change. Pire même, cela s’aggrave depuis près de trente ans…

Je m’aperçois que je me suis lancé un peu vite dans cette présentation et que celle-ci part un peu dans tous les sens. C’était forcé. Je me sens comme une citerne pleine à craquer dont on ouvre la bonde. Il faut que le flot s’écoule... Oui, je pars, mais j’en ai tellement sur le cœur qu’il faut bien que je raconte, que j’apporte mon témoignage. Quand je le fais de vive voix, aux amis, aux personnes de la famille ou de mon entourage direct, on m’écoute bien sûr, mais ou les gens sont atterrés de m’entendre ou ils ne me croient pas vraiment. Ils se disent que je dois exagérer. C’est impossible, inimaginable, une école de 357 gamins avec plus de 90% d’enfants d’origine étrangère. Une ville entière du même acabit, un département aux portes de la capitale, que dis-je une couronne de départements du même tonneau et puis d’innombrables banlieues exactement semblables autour de toutes les grandes villes du pays. Telle est la réalité, la masse de souffrance et d’inculture, la bombe à retardement que cela représente... Bien sûr, l’école Karl Marx n’a strictement rien à voir avec l’école Alsacienne des enfants de Monsieur le secrétaire général et de Madame l’ex-ministre !


Toujours est-il que je me trouve maintenant devant une dernière année à passer. J’avais décidé de partir tête haute, en bon état physique et mental, par respect pour les autres et pour moi-même. Je pense y parvenir. Voici venue la dernière année, la plus longue, sans doute la plus pénible, celle où l’on compte les mois, les semaines et les jours. Le plus dur, c’est de se lever le matin en se demandant quelle nouvelle tuile va encore arriver, dans quelle nouvelle galère nous allons nous trouver et comment nous allons venir à bout de tous les problèmes de la journée... Enfin, il paraît qu’il n’y a pas de problèmes, rien que des solutions. Il est exact qu’on finit toujours par venir à bout de tout, l’important étant de tenir, de durer.

Moi, je peux dire que j’ai tenu. Trente-six années dans ce département dont les trois quarts en zone « sensible », ça use son homme… D’abord vingt-quatre ans comme instituteur (je n’aime pas du tout le terme « professeur des écoles »), puis j’ai réussi l’exploit de résister cinq ans dans l’école de La Fontaine à La Neuville où mon prédécesseur n’avait tenu que deux ans et mon successeur pas plus longtemps. Actuellement, la direction change tous les ans et est tenue par des collègues de plus en plus jeunes et de moins en moins expérimentés.

Ici, je termine ma septième année, encore une sorte de record de persévérance. Mes devanciers n’étaient restés que quatre ans pour l’avant-dernier et deux ans pour le suivant. Quant aux équipes, elles bougent beaucoup. Cela dépend de la pénibilité du travail. Plus c’est dur, plus ça bouge et plus ça bouge moins on trouve de gens anciens et chevronnés sur les postes. On appelle ça le turn-over. C’est un baromètre de l’énorme malaise de l’Education Nationale en banlieue…



CHAPITRE I 

Les débuts



Tout a commencé pour moi au cours de l’année scolaire 1969/1970. J’étais encore étudiant à la Faculté des Lettres et en même temps maître d’internat pour la deuxième année. Je surveillais l’étude du soir, puis le repas et enfin le dortoir où je dormais dans un petit box attenant pour pouvoir intervenir au moindre incident. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, nous passions le relais aux surveillants d’externat et étions libres de nous reposer ou de travailler nos cours jusqu’à 17h, moment où il fallait reprendre la surveillance. L’avantage, en plus du petit salaire qui me permettait d’être autonome et de ne rien demander à mes parents, incapables d’ailleurs de me financer, était de me laisser au moins trois jours entiers pour aller assister aux cours.

Je travaillais d’abord dans un Lycée Technique (maintenant appelé LEP) à plus de 70 kilomètres de la capitale, puis à la rentrée suivante dans un autre, privé celui-ci, mais plus proche. L’ennui était le salaire relativement plus faible et la population scolaire assez particulière : la plupart des élèves avaient été en échec scolaire dans les établissements publics de la région. Ces deux établissements me semblèrent particulièrement difficiles à l’époque. Mais je n’avais encore rien vu !

À quelque chose malheur est bon. J’y appris à me faire respecter, à toujours m’imposer, à ne jamais baisser les bras quelles que soient les circonstances. Il n’était pas rare, suite à un chahut, un monôme ou un charivari quelconque au dortoir, de faire descendre tout le monde dans la cour à n’importe quelle heure de la nuit pour rétablir l’ordre… Rien de tel qu’une série de tours de cour dans le froid pour calmer les esprits. A cette époque, les pions pouvaient se permettre de gratifier les fortes têtes de quelques taloches bien placées, histoire de se faire obéir. C’étaient des pratiques admises aussi bien par les enfants que par les parents. De nos jours, certains doivent même douter que cela ait pu exister !

J’ai pu constater également la différence entre l’école publique et l’école privée. A l’époque, l’école publique était mieux dotée et souvent mieux cotée. L’école privée donnait une impression de parent pauvre avec ses vieilles tables pleines de graffitis et ses dortoirs misérables. Mis à part quelques institutions prestigieuses que je ne nommerai pas, le tout venant accueillait principalement des élèves qui avaient échoué partout et dont les parents ne pouvaient pas s’occuper pour des raisons professionnelles. Il n’y avait pas de ruée vers le privé, loin de là. Les professeurs donnaient l’impression de pauvres hères blanchis sous le harnais, sous payés et un peu aigris de se sentir de seconde catégorie. Il y avait même une sorte de complexe vis-à-vis du public. A partir de 1984, tout allait basculer et lentement se retourner en faveur du privé.

Cette expérience de « surveillant » faisait suite pour moi à une longue série de séjours comme moniteur de colonie de vacances et de centres aérés (terminologie de l’époque. On dit maintenant « animateur » et « centre de loisirs », mais c’est la même chose), où j’avais pu observer des groupes d’enfants dans leur contexte le plus favorable. Le mono a l’avantage d’amuser les enfants et de faire accessoirement un peu de discipline si besoin est. Le pion, lui, n’est pas là pour distraire, mais uniquement pour surveiller. Il n’a donc pas le beau rôle, d’autant plus que j’avais affaire à certains élèves à peine plus jeunes que moi !

Je découvris aussi toutes les difficultés de la vie de prof : les chahuts, l’opposition, l’indifférence voire la rébellion des potaches. Je rappelle que nous étions en 69 et que ce n’était déjà pas facile d’enseigner en LEP… Bien sûr, aucune comparaison avec la situation actuelle, mais quand même, cela me suffit à abandonner toute idée d’enseigner en secondaire comme j’avais pu l’envisager auparavant.

Le département qui avait un peu plus d’un an d’existence, était en pleine explosion démographique. L’Inspection Académique toute nouvelle n’avait encore que des préfabriqués en guise de locaux. La Préfecture, le Tribunal et les principaux services administratifs du département étaient logés à la même enseigne c’est-à-dire dans des constructions faites à la va-vite ou provisoires. Ma mère, qui travaillait au Tribunal comme simple secrétaire, apprit que l’Inspection recrutait des instituteurs et que le baccalauréat suffisait. Elle alla chercher un dossier un jeudi, le remplit pour moi, me demanda de venir le signer et le déposa le vendredi.

Le lundi suivant, je reçois un appel téléphonique m’indiquant d’avoir à me présenter toute affaire cessante à l’inspection départementale de La Plaine, 33ème circonscription. On m’y annonce que je dois immédiatement me présenter à l’école Romain-Rolland du Clos Saint-Barnabé où je dois remplacer un maître de fin d’études qui part au service militaire.

Le Clos Saint-Barnabé est ce qu’on peut faire de pire en architecture soviétoïde de banlieue. Une douzaine de tours, autant sinon plus de barres HLM grises, trois arbres et deux buissons qui se battent en duel, le tout posé sur un champ qui n’en demandait pas tant. L’ensemble donne une impression d’abandon et de tristesse infinie. On se sent loin de tout, perdu. L’école regorge d’élèves. Il a fallu installer la classe de Fin d’Etudes dans un local de la cantine. Trente gamins de douze à quatorze ans sont destinés à achever leurs études élémentaires avec le certificat d’études primaires qui existe encore. Je rencontre l’instit', un grand gaillard aux cheveux blonds roux. Il s’appelle Millon. Il me confirme qu’il va partir à l’armée, mais il doit rester encore trois jours dans la classe, histoire de me montrer un peu la manière de faire. Ce sera pour moi, avec les conférences pédagogiques du jeudi matin, une fois par mois, la seule formation à laquelle j’aurai droit. Et nous avons été des quantités dans ce cas. Dans cette école, les trois quarts des enseignants étaient des remplaçants ayant au plus trois ans d’ancienneté, autant dire des débutants. Nous nous formions tous sur le tas. Moi, avec Millon et ses deux années d’ancienneté en fin d’études, j’étais relativement bien tombé. Le gaillard savait tenir sa classe, il ne laissait rien passer. C’était d’autant plus difficile que les élèves étant les plus âgés de l’école, se considéraient comme des chefs et essayaient de faire la loi. Pour ne rien arranger, la classe était à double-niveau, fin d’études un et deux.

— Ne t’embête pas avec ça… Le but c’est de décrocher ce foutu certif, me dit Millon. Tu peux faire des leçons identiques, vu que c’est le même programme. Pour les exercices, tu donnes un peu moins long aux 1 et un peu plus aux 2…

Sa punition préférée s’appelait les « Seize temps ». Bavardage, grossièreté, bagarre, etc. tout se terminait par eux. Il s’agissait de conjuguer un verbe à tous les temps possibles en y incluant le participe présent et le participe passé. Cela représentait un travail suffisamment important pour décourager toute velléité de récidive...

Les élèves apprenaient tous ces temps, subissaient des dictées d’une pleine page (un zéro en orthographe était éliminatoire) et des problèmes d’arithmétique avec fractions, pourcentages, vitesses de trains qui se poursuivent et autre casse-tête comme volumes, surfaces et périmètres avec clôture à triple rangée de fil de fer. J’ai connu les derniers temps du certificat d’étude et je peux affirmer que le niveau de connaissances générales auquel nous amenions les élèves n’avait rien de peccamineux, bien au contraire. Je mets au défi certains bacheliers de maintenant de réussir les épreuves de ces années-là. Il est loin d’être certain que tous y parviennent !

Les classes de fin d’études furent supprimées à la fin de l’année suivante, ce qui me permit d’exercer deux années entières dans ces structures. Le certificat continua à être proposé aux élèves de 4ème, jusqu’en 1973, date de sa suppression. En ma qualité de maître de cette classe, je fus amené à surveiller et à corriger les quatre dernières cessions de cet examen. Les deux premières me donnèrent l’impression d’un véritable examen avec un diplôme certes basique, mais néanmoins utile, ne serait-ce que pour entrer dans les Postes ou dans les services communaux. Les deux dernières virent un effondrement complet : les élèves n’ayant connu que l’enseignement du collège qui avait peu à voir avec ce que nous faisions, se présentaient avec un niveau extrêmement faible en arithmétique et orthographe au point qu’il fallut «pondérer» les notes c’est-à-dire chercher à mettre des points à tout prix, autant dire les falsifier et distribuer un examen au rabais. Plus question de zéro éliminatoire en dictée… On ne comptait pas d’erreur si le son était respecté même vaguement, sur ordre des inspecteurs chefs de jury, bien entendu. En calcul, du moment que la bonne opération était proposée par le candidat, il fallait mettre les points même si le résultat était faux ! Nous ressortions complètement écœurés de telles séances, heureusement que nous pouvions compter sur le repas offert par la Mairie pour nous consoler…

Cette filière avait sa cohérence : scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans, possibilité d’entrer dans le monde professionnel par le biais de l’apprentissage ainsi qu’éventualité de profiter d’une « passerelle » vers les 4ème « pratiques » au collège ou lycée technique et passer un CAP voire un BTS pour les meilleurs éléments. En amenant l’obligation scolaire à 16 ans, et en supprimant les classes puis l’examen, toute cette filière fut sinistrée et l’apprentissage par la même occasion. L’école élémentaire se débarrassait de ses élèves les plus âgés et les plus difficiles et tout le monde avait en théorie « droit » à une scolarité secondaire et à un accès aux métiers des « cols blancs » !

Moi mis à part, je connais au moins une personne qui regrette la disparition de cette filière. C’est mon garagiste qui n’arrive pas à trouver d’apprenti ou d’ouvrier débutant valable. Il trouve qu’à 14 ans, des jeunes avec des bases primaires solides étaient plus faciles à former et donnaient ensuite de meilleurs ouvriers que des gars qui ont usé pendant des années leurs fonds de culottes sur les bancs du lycée, ont été longtemps maintenus dans le conceptuel et arrivent à 17, 18 ans ou plus dans un atelier de mécanique en croyant tout savoir et auxquels il faut quand même tout apprendre de A à Z !

— Vous comprenez, Monsieur le Directeur, me dit-il, ils sont tout déformés par l’enseignement, ils n’ont aucun sens pratique et plus ils ont de diplômes, plus ils sont arrogants et exigeants alors qu’il va falloir un temps fou à les préparer vraiment à leur métier de mécano !

Lui-même n’a que son certif et un CAP de mécanicien auto. Il dit avoir tout appris sur le tas, s’être fait lui-même et est très fier d’être le patron d’une petite concession.

— Et ne me parlez pas du niveau des gars qui passent le CAP, il est nul… Comment voulez-vous que nous y trouvions de quoi renouveler notre personnel ? C’est un vrai problème…

Je ne sais pas quelle part de vérité et quelle part d’exagération on peut trouver là-dedans. La seule chose dont je peux attester c’est que sur les deux séries d’élèves à qui j’ai fait décrocher leur certificat, bon nombre sont revenus me voir avec un CAP de mécano, une spécialisation de diéséliste ou un CAP d’horticulteur… Les filles s’orientaient vers la couture, le cartonnage ou l’esthétique. Très peu restaient sur le carreau, il faut dire qu’à cette époque, il y avait fort peu de chômage et que le fameux ascenseur social fonctionnait correctement. On pouvait dire : « Travaille à l’école et tu décrocheras un bon boulot ! » Plus maintenant.

Millon ne partit pas à l’armée, car il réussit à se faire réformer. Il ne réintégra pas sa classe pour la bonne raison que les remplaçants étaient de simples vacataires, payés avec un lance-pierres (ma première paye fut de 780 francs, soit environ 120 euros). Nous n’étions pas titulaires de notre poste, nous bouchions les trous qui ne manquaient pas. Millon se retrouva promu maître-auxiliaire dans le collège du coin. Il me proposa même de passer en secondaire avec lui, car il connaissait la personne qui gérait ces postes à l’Académie. Je ne donnais pas suite car l’expérience de maître d’internat m’avait éloigné de l’idée de travailler dans un collège. Je préférais rester à l’école élémentaire et bien m’en a prit. Il fallut en effet des années aux maîtres auxiliaires pour arriver à passer PEGC, c’est-à-dire obtenir un statut sans précarité.

De plus, en voyant comment la situation n’a fait qu’empirer dans les collèges, je ne crois pas que j’aurais pu tenir aussi longtemps qu’en primaire. Nous étions à l’époque de la mise en place du collège unique, le fameux tronc commun qu’on a fini par accuser de tous les maux. Dans ma propre scolarité, à la fin du CM2, un ou deux élèves se présentaient au concours d’entrée en sixième du Lycée, ce fut mon cas. Entre un tiers et une moitié continuait vers le certificat d’études et le reste allait au cours complémentaire avec pour objectif le brevet. Ces cours complémentaires disparurent d’abord au profit des CES et CEG puis on ne parla plus que de collège pour tout le monde avec de moins en moins de restriction à l’entrée. Cela partait certainement d’une idée généreuse, on sait à quoi cela a abouti… L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Cette première année fut très formatrice pour moi, je me sentais déjà à l’aise dans cette classe. Mes expériences de moniteur puis de surveillant n’y étaient pas pour rien. Je me plaisais avec les élèves et ceux-ci me le rendaient bien. J’avais attrapé le virus de l’enseignement, le besoin de transmettre, de faire partager ce que l’on sait soi-même. Je vivrai de longues années sur cet idéal jusqu’au jour où mes dernières illusions s’évanouiront, ce que nous verrons plus loin dans l’histoire.

A la rentrée suivante, l’inspection départementale m’expédia dans une école d’un autre quartier de la même ville pour y assurer la classe de fin d’études 2ème année. Cette école était presque en centre-ville, donc réputée moins difficile. La fin d’études 1 était tenue par un gars d’une bonne trentaine d’années, caricature d’instit, vieux titulaire qui ne prenait ainsi pas le risque de présenter ses élèves au certif et d’avoir de piètres résultats. Le pourcentage de remplaçants n’était que d’un tiers. Mais quasiment personne n’était passé par l’Ecole Normale, tout le monde s’était formé sur le tas. Il y avait juste un peu plus d’anciens. J’y ai vu une collègue se faire gifler par une mère d’élève furieuse que sa fille en ai pris une de la dite maîtresse. J’y ai rencontré également un collègue assez ancien qui se réfugiait dans la salle des maîtres et se retrouvait incapable de rejoindre sa classe au moment de la sonnerie. Il se recroquevillait sur lui-même en répétant : « Je ne peux pas y aller, je ne peux pas y aller, j’ai une angoisse ». La collègue de la classe voisine ouvrait la porte de communication et surveillait les deux classes le temps que le pauvre homme reprenne ses esprits. Il faut dire qu’il avait fait plusieurs dépressions sévères, avait séjourné à La Verrière (HP de la MGEN) et au bout d’un certain temps s’était retrouvé obligé de reprendre une classe en attendant de rechuter et d’y retourner sans doute. Sa pratique pédagogique datait d’un autre âge. Il hurlait sans arrêt, ce qui n’était d’aucune efficacité. Les élèves avaient fini par s’habituer et continuaient à faire n’importe quoi. Alors le collègue s’armait d’une grande règle et tapait un peu au hasard. Tout ceci était connu jusqu’à l’Inspection Départementale, mais personne ne faisait rien. Le collègue était titulaire donc intouchable. J’aurai l’occasion d’en rencontrer bien d’autres du même type et à chaque fois, aucune mesure de reclassement ne sera possible pour eux. Pas question de les mettre dans des bureaux à l’Inspection Académique, tous les postes non-qualifiés y étant assurés par des vacataires. Résultat, les Inspections Départementales n’ont plus qu’à bricoler. On laisse les collègues malades mentaux dans la classe tant que les familles ne se plaignent pas trop, puis on les change d’école s’il y a un problème. Généralement, ils finissent en maternelle où ils devraient moins se faire remarquer car le travail est censé y être moins difficile.

Un jour, je reçus une lettre du syndicat auquel j’avais adhéré, car on m’avait bien fait comprendre que c’était quasiment obligatoire. Dans notre métier, la pluralité est telle, qu’on ne parle jamais que DU syndicat, les autres ne sont même pas sensés exister ! La lettre me convoquait à un entretien pour affaire me concernant, sans plus de précision. N’ayant jamais été un foudre de politique ou de syndicalisme, je n’avais pas trop envie de m’y rendre. Je demandais néanmoins conseil au délégué de l’école en l’occurrence mon collègue de fin d’études 1.

— Tu dois y aller, me dit-il, c’est extrêmement important. Je crois savoir que l’Inspection Académique prépare des purges… Tu risques d’être viré !

N’ayant aucun statut et comptant maintenant sur ce salaire pour terminer mes études, l’argument porta. Je me rendis au rendez-vous le soir en question, à la Bourse du Travail de la ville. Dans une salle, une trentaine de gars, tous remplaçants comme moi, attendaient de passer les uns après les autres. Quand ce fut mon tour, je me retrouvais devant une sorte de jury présidé par Monsieur Bourguignon, le secrétaire général du syndicat en personne, encadré des principaux délégués qui siégeaient dans différentes commissions administratives départementales.

— Camarade, commença le Secrétaire Général sans se présenter, tu es accusé par l’Inspection d’activités gauchistes dans ta classe…

Je faillis tomber à la renverse et restai muet de stupéfaction.

— … Oui, tes antécédents, tes études en Faculté de Lettres, te désignent immanquablement comme gauchiste. L’Inspection a porté ton nom sur une liste «noire» de jeunes collègues qui confondent leur travail et la propagation de la Révolution. Qu’as-tu à répondre à ceci ?

— Ce n’est pas mon cas, je n’ai rien fait de tout ça. Je me suis toujours contenté d’apprendre à lire, écrire et compter à mes élèves, un point c’est tout !

— Jamais de politique en classe ?

— Jamais.

— Tu peux absolument nous l’assurer ?

Le ton était tellement inquisiteur que la moutarde commençait à me monter au nez…

— Puisque je vous le dis ! Répliquais-je. Et je ne comprends pas comment un syndicat peut se livrer à ce genre d’interrogatoire. Il me semble que votre rôle est de défendre les collègues et non pas de les enterrer en faisant le sale boulot de l’administration…

— Mon jeune collègue, lança Bourguignon sur un ton un peu cauteleux. Le syndicat est là pour défendre uniquement ceux qui sont DEFENDABLES…

— En tout cas, à part vous, personne ne m’a jamais rien reproché…

— La question n’est pas là… Peux-tu nous indiquer le nom d’une personne de confiance qui pourrait corroborer tes dires ?

— Il faut donc que je prouve mon innocence ! C’est un comble…

— Mais c’est ainsi. Des soupçons pèsent sur toi. Il va y avoir une commission départementale qui décidera quels seront les remplaçants qui seront gardés et ceux qui seront virés…

— Et vous allez prêter la main à ça ? M’exclamais-je.

— Nous siégeons, donc nous participons à la gestion des personnels et je te répète que nous défendons uniquement ceux qui sont défendables. C’est notre devoir d’éliminer les brebis galeuses ! Alors, camarade es-tu défendable oui ou non ? Peut-on vraiment prendre le risque de te défendre ?

— Personne ne s’est plaint de moi, c’est tout ce que j’ai à dire… Ni les parents, ni la Directrice, ni les collègues…

— Dans ce cas, tu n’as aucun autre élément à nous communiquer pour ton éventuelle défense ?

— Non, sinon que je ne comprends pas du tout pourquoi on m’accuse…

Ils me firent sortir et passèrent au suivant. Sans le savoir, je m’étais trouvé embringué dans une histoire de lutte de pouvoir au sein même du syndicat. Bourguignon et ses séides staliniens pur jus voyaient d’un très mauvais œil l’arrivée dans les rangs des remplaçants d’un grand nombre de jeunes étudiants ayant participé de près ou de loin aux événements de Mai 68. Ils se situaient politiquement plus à gauche qu’eux et se retrouvaient facilement affublés de l’étiquette de gauchistes. Quelques-uns avaient gardé leurs illusions maoïstes, trotskistes ou situationnistes et se retrouvaient dans le courant « Ecole émancipée » qui était très minoritaire et ne pouvait guère aller au-delà d’interventions contestataires dans les réunions et assemblées générales sans jamais parvenir à faire évoluer l’appareil syndical en profondeur. De nombreuses années plus tard, les gens de ce courant d’opinion très minoritaire fonderont la branche « Enseignement » du nouveau syndicat « SUD ».

L’immense majorité des soixante-huitards dont je faisais partie était persuadée, à cette époque (nous étions sous Pompidou), avoir tout perdu, avoir été trahie principalement par le Parti Communiste qui avait sifflé la fin de la récréation… Sur ordre du Kremlin, comme l’explique parfaitement T.Wolton dans son livre : « La France sous influence ». Il faut dire que les trois semaines de « Révolution » passées, tout avait repris son cours normal, son insupportable train-train ordinaire. Aucune évolution des mentalités n’était encore perceptible. Il était trop tôt !

Pour mon humble part, je me retrouvais donc accusé dans une sorte de mini-procès stalinien qui m’avait laissé une très mauvaise impression, moi qui n’avais jamais envoyé le moindre pavé en direction du moindre CRS en 68 vu qu’à l’époque j’étais déjà partisan du pacifisme et adepte de Thoreau, Gandhi et Martin Luther King…

Le lendemain matin, je demandai à ma directrice, Madame Mouchaboeuf qui portait également la casquette d’adjointe au Maire de la Plaine, de me recevoir. Je lui racontai mes déboires de la veille.

— Je comprends, me dit-elle. Mais c’est normal que le syndicat se prémunisse, il y va de sa crédibilité face à l’administration…

— Mais, je suis innocent. Je n’ai jamais fait de politique en classe !

— Je le sais parfaitement, camarade, me dit-elle. Je vais voir ce que je peux faire pour toi, mais c’est pas gagné surtout si tu n’as pas bien répondu au camarade Bourguignon…

Comme celle-ci était au même syndicat et au même parti politique, je sentais que je tenais ma caution. Deux jours plus tard, la brave femme put m’annoncer qu’elle avait obtenu de Bourguignon qu’il raye mon nom de cette liste noire. Plus tard, j’appris qu’effectivement un nombre assez restreint de jeunes collègues remplaçants se virent montrer le chemin de la sortie. Sans doute ceux qui ne trouvèrent pas les appuis nécessaires…

Cette affaire m’ouvrit les yeux sur la réalité syndicale. Tout y était politique. La défense de la profession, des conditions de travail et de salaires semblaient bien loin de leurs intérêts, pris comme ils étaient dans cette lutte de pouvoir un peu paranoïaque de gens qui sentaient leur influence décroître dans l’opinion. Là aussi, ce n’était qu’un début. La profession était alors syndicalisée à plus de 75%, aujourd’hui, elle est dé-syndicalisée à peu près au même pourcentage. C’est dire la déception des collègues.

À titre d’épilogue, je me ferai un plaisir l’année suivante au moment du renouvellement de la cotisation de rappeler mes démêlés au délégué qui me répondra : « Tu veux réformer toutes ces pratiques, c’est bien, mais il faut rester à l’intérieur du syndicat pour ça… »

En apparence, un argument plein de bon sens, en réalité un leurre total. Le verrouillage est tel que personne n’est parvenu depuis tout ce temps à faire évoluer quoi que ce soit. Alors, je pense avoir fait le bon choix et me retirant discrètement, ce qui d’ailleurs, ne me sera jamais pardonné par certains. Je me console en pensant aux milliers d’autres qui eux aussi votèrent avec leurs pieds par la suite…








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