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BERNARD VIALLET












MONTBURGONDE


Les rivages du temps













Editions Emma Jobber


DU MÊME AUTEUR



Le Mammouth m'a tué (Editions Tempora)

Ulla Sundström (TheBookEdition )

Dorian Evergreen (TheBookEdition)

Les Faux As (TheBookEdition & Amazon Kindle)

Bienvenue sur Déliciosa (TheBookEdition & L'IvreBook)

Opération Baucent (TheBookEdition & C.S.P)

Expresso Love (C.S.P, Bookless & Amazon Kindle)

L'aéronaute embourbé (C.S.P & Amazon Kindle)

Le temps est le rivage de l'esprit; tout passe devant lui et nous croyons que c’est lui qui passe.

(Rivarol)





A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît...








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CHAPITRE I


ELDWYN



J’avoue être resté fort tard, hier soir, à la taverne du gros Klug. Je ne me rappelle plus combien de litres de séroise ou d’hydro j’ai bien pu écluser, combien de gens ont pu se régaler à ma santé et combien d’âneries j’ai pu leur raconter au fond de ce bouge enfumé. Je ne sais même pas comment j’ai réussi à retrouver le chemin de ma demeure avant de m’effondrer sur ma paillasse de fougères séchées. Je devais en tenir une sévère. Mais le plus étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir titubé ou zigzagué sur le sentier qui mène à ma chaumière. À quelques heures du lever du jour, il faisait aussi noir que dans un four. La lune et quelques étoiles brillaient dans l’immensité aussi sombre qu’inquiétante sous laquelle je marchais d’un pas mécanique. J’avais l’impression qu’une sorte de raideur bizarre s’emparait insidieusement de mes membres inférieurs…

Etendu sur le dos, les paupières closes, je restais immobile sur mon grabat, raide comme un tronc d’arbre abattu, l’esprit battant la campagne. Je dormais sans dormir tout à fait, incapable du moindre mouvement et ne le désirant même pas. J’aurais préféré basculer dans une totale inconscience, mais je m’accommodais de cet état étrange, proche de la catatonie. Complètement immobile, je restais prisonnier d’un corps qui ne voulait plus m’obéir. Mon cerveau était si embrumé par les vapeurs d’alcool que je me laissais aller à une béatitude pleine d’images et de couleurs bizarres. Je ne ressentais aucun mal de crâne, ma bouche était comme anesthésiée, mais non pâteuse et mon estomac n’avait aucune de ses habituelles velléités de se débarrasser de son contenu sans avoir obtenu mon consentement préalable. En un mot, je devais être saoul, mais sans aucun des désagréments liés à cet état. J’en venais même à me demander ce que ce crétin d’aubergiste avait bien pu me donner à boire. Séroise mal fermentée ou hydromel agrémenté d’une décoction de champignons hallucinogènes ? À moins que la plaisanterie ne soit venue de mes compagnons de beuverie qui remplissaient mon gobelet d’étain aussi rapidement que je le buvais et qui beuglaient des : « Et glou, et glou, et glou » pour m’encourager avant de hurler : « Il est des nô… ô… tres, il a bu son verre comme les au… au… tres… C’est un ivro… o… gne, ça se voit rien qu’en r'gardant sa tro… o… gne… »

Sacrée fiesta… J'étais pourtant un authentique habitué de cette auberge de « L’Aigle Bleu », que dis-je, un pilier des lieux. Peu de soirées où je n’y passais un agréable moment en sympathique compagnie. J’avais même une petite planchette de sapin à mon nom, enfin à mon totem, un epsilon grossièrement sculpté, avec autant d’encoches que de pichets ou de pintes consommés. Je réglais en fin de semaine ou de mois, en tous cas quand il n’y avait plus d’endroit où graver. Une fois la dette soldée et les comptes apurés, le gros Klug balançait d’un geste majestueux le bout de bois devenu inutile dans la grande cheminée de la taverne. Puis il ressortait une nouvelle tablette des profondeurs de son comptoir. Il savait qu’il n'allait pas tarder à la marquer d’une première entaille. Toute extinction de dette méritait d’être fêtée par une tournée au pichet ou à la bouteille. Chez Klug, le magnum vaut 12,80 pintes et compte pour triple encoche. On ne le sort que dans les grandes occasions ou quand la compagnie est nombreuse et grandement assoiffée… N’allez surtout pas vous imaginer que nous ne sommes qu’une bande d’ivrognes invétérés. Pour ma modeste part, je bois souvent, mais toujours avec modération. Une seule chope à la fois. Je suis bon vivant et franc ripailleur comme tout Burgonde qui se respecte. Ici, nous sommes tous nés sous des tonneaux qu’on ne rince jamais à l’eau claire. Mais de là à me mettre dans un état pareil, il y a une marge que je n’avais encore jamais franchie…

Le temps passait, interminable. Le petit jour semblait ne pas vouloir se décider à paraître. Cette immobilité forcée ne me lâchait pas. Ce n’était pas désagréable et aurait pu être un tantinet inquiétant si mon cerveau n’avait pas ressenti une béatitude extrême… Soudain, la porte de ma chaumière s’ouvrit. Très lentement et très doucement. Presque sans bruit. J’ai l’habitude de ne point y placer la clenche prévue pour la bloquer. Au village nous nous connaissons tous. Nous appartenons au grand clan des Dwynns ou Douines (selon que vous utilisez le briton ou le burgondois). Entre nous, point de voleurs, de violeurs, d’assassins ou de mécréants. Si d’aventure, il s’en présentait un, on le saurait immédiatement. Et on aurait vite fait de lui apprendre la vie… Nous dormons donc sur nos deux oreilles avec des consciences tranquilles d’honnêtes gens bien enracinés dans leur terre… Enfin, nous dormions comme cela avant… Car cette nuit-là, je vécus toutes sortes d’états de conscience plus étranges les uns que les autres sans jamais trouver le sommeil réparateur. Soudain, je sentis sur ma joue comme le frôlement d’un frais coulis d’air venu de l’extérieur. Je désirais ardemment ouvrir les yeux pour tenter de voir qui s’était permis d’ouvrir ma porte et de me rendre visite à une heure aussi incongrue, mais c’était impossible. Je restais emmuré dans les ténèbres. J’aurais bien crié : « Qui va là ? Ami ou ennemi ? », mais aucun son ne parvenait à sortir de ma bouche. Je sentais une présence se rapprocher de mon lit. Impossible de faire un geste. Pas même bouger un orteil ou un sourcil. Mon corps demeurait toujours aussi rigide, comme s’il avait été totalement anesthésié.

La chose s’approcha de mon visage. Je sentis son parfum léger sur ma peau frémissante. Je le trouvais très agréable mais difficile à définir avec précision. J’y distinguais néanmoins un bizarre mélange de chèvrefeuille, de lilas et de jasmin, une fragrance très féminine. Une voix extrêmement ténue me susurra à l'oreille : « Deunnt feurr, deurr… » à moins que ce ne fut : « Dounnt fourr, dourr… » Une langue inconnue, mais si mélodieuse à l’oreille. Une main très douce me caressa délicatement la joue. La chose tentait manifestement d’apaiser mes craintes, de m’apprivoiser un peu comme on pourrait le faire avec un petit animal apeuré.

« Douyoulou… », continua la voix encore plus doucement.

Puis la main se glissa sous ma chemise. Quelle indiscrétion ! Bien sûr, ces caresses m’étaient aussi agréables que l’étrange état dans lequel j’étais immergé. Mais quand même, je ne la connaissais pas, cette créature ! Et elle s’adressait à moi dans aucune langue connue. Pourtant, j’avais déjà pas mal voyagé. Je n’étais pas resté toute ma pauvre vie à Douinescourt. Non, j’étais allé plusieurs fois à Douinesville qui est à vingt lieues d’ici. Eh bien, même dans notre jolie métropole régionale où l’on peut rencontrer moult étrangers et ouïr les dialectes les plus divers comme le comtois, le bambolois, le rajussien et même le lointain vascon, jamais je n’avais rien entendu d’aussi mélodieux…

— Bouzizou… poursuivit la voix alors que la main insidieuse explorait l’intérieur de mes braies avec une effronterie un tantinet malhonnête.

C’est quand même facile d’abuser d’un pauvre homme qui a trop bu et qui ne peut plus réagir. Ce qui n’était pas rigoureusement exact. Je ne pouvais toujours pas bouger une jambe ou lever un bras, mais les habiles caresses de mon étrange partenaire surent réveiller mon dard qui se dressa fièrement comme s’il avait été complètement indépendant de tout le reste de mon organisme. En un tournemain, la créature se débarrassa du voile arachnéen qui devait la couvrir, m’enjamba ou plutôt m’enfourcha comme si j’avais été une cavale bien domptée. Cette chose était donc femelle. Elle était venue chez moi prendre du plaisir sans demander la moindre permission. Elle se mit à monter et à descendre lentement le long de mon membre tout en poussant de très légers couinements. Aveugle et complètement immobile, il m’était impossible de participer pleinement à cette étrange copulation qui avait lieu contre ma volonté et qui me paraissait totalement irréelle. N’étais-je pas en train de rêver que je faisais l’amour avec un être que j’imaginais d’une beauté divine et en tout cas sans commune mesure avec celle de Gouinette (ou Gwynett), la moins tocarde, mais la plus farouche des pucelles de mon village ? La chose se mit ensuite à accélérer le mouvement. Je sentis une onde de chaleur envahir mon bas ventre. Elle fut aussitôt suivie d’une sensation d’humidité.

— Ouitch… soupira-t-elle en se laissant tomber sur ma poitrine et en ne bougeant quasiment plus.

Elle embrassa encore ma bouche, mes joues et mon visage avec une sorte de passion amoureuse délicate. Son bas-ventre fut pris d’ultimes spasmes doux et légers. J’étais envahi par une bizarre impression de bien-être absolu, de béatitude, de satisfaction profonde mêlée au regret tenace d’être maintenu dans l’impossibilité de faire le moindre geste pour prendre l’initiative. Quelle frustration de ne pouvoir la retourner, la pénétrer à nouveau et la besogner encore et encore. Mais qui était donc cette créature étendue de tout son long sur moi avec cette douce peau satinée, cette légèreté aérienne, ce parfum si enivrant et cette voix si suave ? Je doutais qu’elle ne fut que femme. Aucune des filles du village, même pas la grosse Boublil (ou Boo Lil') qui se laissait allègrement trousser dans les fossés par tous les mâles du coin les soirs de canicule, ne se serait jamais permis pareil comportement. Qui donc alors gisait ainsi, là, tout contre moi ? Un succube, cet être de légende mi-homme, mi-femme, créature du diable qui apparaissait les nuits de sabbat pour mener grand train en compagnie de sorcières, kobolds, gobelins et autres créatures maléfiques ? Dans les histoires que l’on m’avait racontées le soir au coin de la cheminée, on les décrivait toujours dotées de petits sabots semblables à ceux des diablotins. Si ma visiteuse avait fait partie de cette abominable engeance censée n’apparaître que dans les bois et uniquement les nuits de solstice ou de pleine lune, elle n’aurait pas pu pénétrer chez moi aussi discrètement…

Cela me rassura un peu. Quitte à avoir été violé, autant que ce fut par une elfe que par un succube. Car j’en étais quasiment certain, cette créature ne pouvait qu’être une femelle de ce peuple mystérieux. L’étrange langage entendu trouvait ainsi son explication. Seuls les elfes pouvaient parler l’elfique authentique. Les autres peuples n’en comprenaient que quelques mots et en étaient plutôt réduits aux devinettes pour le reste de la conversation. Et puis, un succube aurait senti le soufre, le méthane et le stupre et non le chèvrefeuille, le lilas et le jasmin…

J’en étais là de mes réflexions quand la porte de ma chaumière s’ouvrit violemment. J’entendis un hurlement. « Skandaal ! » fit une voix de stentor. Des individus que je n’arrivais pas à identifier, avaient envahi ma modeste demeure. Une odeur de sueur, de gibier et de vinasse les accompagnait. Je les sentais terriblement hostiles. Ils devaient s’éclairer avec de grosses torches de résine, car la température de l’air me sembla s’élever d’un coup. Mon état anormal m’obligeait à rester immobile et je ne pouvais toujours pas ouvrir les yeux. Soudain, je sentis mon elfe se détacher de moi et disparaître aussi délicatement que le souffle d’un très léger zéphyr…

De grosses pattes me saisirent aux épaules et aux chevilles et me déposèrent toujours aussi rigide sur la grande table de chêne devant la cheminée. Je dus subir un long flot d’insultes et de grossièretés. « Salopard ! Pourri ! Infâme ! Créature du diable ! Maudit ! Possédé ! Sorcier ! » Et aussi : « Traître, tu vas payer pour ce crime ! » Décidément ces envahisseurs ou ces brigands ne me voulaient pas de bien ! Je les appelais ainsi parce que leurs voix rauques ou gutturales ne m’évoquaient rien de connu. Qui étaient ces gens ? Qui les avait envoyés jusqu’ici? Que me voulaient-ils ? Et surtout que me reprochaient-ils ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je ne savais qu’une chose. J’étais nu, immobile, le dos collé contre ce plateau de chêne un peu gluant et surtout totalement à leur merci !

Ils se mirent à parler entre eux dans une langue inconnue, sourde et gutturale, pleine de « eurkk, urk, mgbb » et autres « blubb » et « gnabb ». De temps en temps, émergeait de cette vilaine musique quelques mots compréhensibles comme « trahison, crime » et « écrabouiller ». Le conciliabule ne dura pas. L’un des étrangers dût se saisir d’un gourdin et commencer à me bastonner en partant des tibias et en remontant jusqu’à la cage thoracique. J’étais tellement anesthésié que je ne sentais pratiquement rien. À peine l’impression d’être fouetté avec une tige de roseau. Et pourtant de sinistres craquements résonnaient dans mes oreilles.

Je finis par sombrer dans un puits noir et sans fond. Quand je me réveillais, j’étais enfermé dans une sorte de coffre de bois de forme parallélépipédique où je me mis immédiatement à souffrir d’une terrible impression de claustrophobie. Je ne pouvais toujours pas bouger. Et même si cela avait été possible, le volume alloué était si réduit qu’il me l’aurait interdit. Dans ce cercueil maudit, l’obscurité était totale. De temps en temps, un bruit sourd parvenait à mes oreilles. J’aurais juré que quelqu’un lançait des poignées de terre contre ma prison de bois… C’est là que je réalisais que j’étais mort et que des gens étaient en train de m’enterrer. Pourtant, il me semblait avoir conscience de tout ce qui se passait malgré mon organisme immobile et sans doute en bouillie. Donc mon corps devait être détruit, mais mon esprit veillait. La preuve, je pus entendre la voix chevrotante du musicien du village, notre barde halluciné, Stampetto le magnifique, entonner une hymne aux morts en s’accompagnant sur sa biloute à manivelle qu’il faisait couiner tristement. Je distinguais même les sanglots de mes frères, cousins et amis qui contemplaient, les larmes aux yeux, la plaque de bois clouée sur mon cercueil où était grossièrement gravé : « Ci-gît le brave Eldwyn de Douines, menuisier-charpentier de son état ». Puis le chant grasseyant s’acheva. Pleurs et reniflements se tarirent et tout retomba dans un pesant silence. Mon envie de hurler était si formidable qu’elle restait coincée au fond de ma gorge…


CHAPITRE II


MARWYN



Il faisait nuit noire. Ni lune, ni étoiles dans le ciel. Des mois et des mois que cet hiver interminable s’éternisait. Sinistre époque pour les rescapés du Grand Cataclysme. Il y avait longtemps qu’il ne faisait plus bon vivre sous ces latitudes autrefois tempérées. On approchait de la fin mai et il gelait encore à pierre fendre comme si l’on se trouvait encore au pire de l’hiver. Chaque année, le froid durait un peu plus longtemps, se montrait plus insidieux, plus tenace. Il ne se résignait à lâcher prise que toujours plus tard, rendant de plus en plus difficile la vie des occupants de la Station 124. Mais pouvait-on vraiment appeler Station d’exploitation ces cinq malheureuses baraques de chantier nichées frileusement au pied de cette falaise de calcaire ? Tout juste un minable campement de nomades. Le froid accélérait la clochardisation des hommes…

En les observant de plus près, on aurait pu se rendre compte que ces sortes de conteneurs devaient être à l’origine de véritables modules d’habitation fort sophistiqués bénéficiant de toutes les dernières avancées techniques de la domotique : robotisation généralisée, ventilation et filtration de l’air ambiant, climatisation ou chauffage par pompes à chaleur air-air, circuit fermé pour l’eau avec épuration intégrale, et recyclage automatique des déchets. Le tout inspiré de la vie dans les anciennes stations spatiales. Ainsi l’humain pouvait-il vivre indéfiniment dans les environnements les plus hostiles. Et tel était bien le cas. Ces modules très dégradés, alignés les uns à la suite des autres, formaient un rectangle ouvert sur un seul côté. Ils se faisaient face deux à deux et le cinquième délimitait le fond d’une sorte de cour intérieure. L’ensemble ne payait pas de mine et donnait plus une impression de délabrement misérable que de high tech prétentieux. Chaque cabane ne comportait qu’une porte et qu’une fenêtre protégée par des barreaux. Les belles peintures bleues, vertes et oranges d’origine étaient devenues pisseuses, passées et fort proches du grisâtre ou du marron crasseux avec de grandes plaques de rouille lépreuse. Les toits plats laissaient sortir des conduits de fumée noirs de suie qui avaient été rajoutés un peu n’importe comment. Par endroit, de grandes bâches de plastique kaki ou bleu les recouvraient, certainement pour pallier le manque d’étanchéité. Elles étaient maintenues en place par des cailloux, des mottes de terre et de gros cordages. Sans doute craignait-on qu’elles ne s’envolent un jour de grand vent…

Cependant, pour certains, ce triste endroit aurait pu sembler une oasis dans le désert, une terre d’asile ou un refuge bienvenu. Tout est relatif. Pour qui erre dans le froid, pour qui est sans feu ni lieu, la moindre grotte, le plus modeste abri est toujours préférable à rien du tout… La porte du module de droite s’ouvrit, livrant passage à un homme bedonnant, d’une quarantaine d’années et de taille moyenne. Il portait un long manteau de cuir noir fort usé dont les pans arrivaient jusqu’au sol, des bottes de cavalier qui ignoraient l’existence du cirage et était coiffé d’une sorte de chapka à oreillettes de fourrure. Il promena un regard inquiet sur la petite cour puis sur les abords immédiats de la Station. On n’y voyait goutte. Mais le silence presque absolu qui régnait alentour dut le rassurer, car il posa contre le mur le long gourdin qu’il tenait à la main. D’un pas lourd, il descendit les deux marches constituées par quelques parpaings empilés devant sa porte et se dirigea vers une sorte de vieux baril de pétrole rouillé et percé de trous.

« Les crétins ont laissé s’éteindre le feu ! » maugréa-t-il pour lui-même.

Le fond du brasero était encore rempli de cendres chaudes et heureusement, de-ci de-là, quelques restes de braises rougeoyaient encore. L’homme rentra dans sa baraque et en ressortit aussitôt avec un vieux journal jauni dont il froissa quelques pages avant de les jeter dans le gros bidon. Il devait être environ 7 heures du soir. Le moment de tous les dangers, celui où les vagabonds, les rouliers, les chiens errants et les vers géants rôdaient, celui où tous les déchets humains ou animaux cherchaient la pitance du soir et le coin pour dormir… Le papier imprimé commença à noircir, puis quelques flammes timides s’élevèrent. L’homme lança à voix haute :

« Jod a pris son quart ! Tout est calme autour du poste ! Le feu est relancé… Jod a pris son quart ! »

Pour qui émettait-il ces paroles rassurantes ? Pour les habitants de la station terrés dans leurs tanières métalliques ou en direction d’éventuels intrus ?

Jod ramassa quelques morceaux de bois provenant d’une cagette de légumes et les plaça un à un, très délicatement dans le feu. Il lui fallait l’alimenter sans l’étouffer. Il lança un nouveau regard circulaire. Manifestement, il n’était pas rassuré. Les flammes dépassaient maintenant l’ouverture du baril. Par contraste avec l’obscurité alentour, elles réduisaient encore plus son champ de vision déjà bien limité. Seul le silence pouvait lui donner l’illusion d’une complète solitude et d’une absence de présence humaine ou animale à proximité. Mais il n’en était rien. À moins de cinquante mètres de là, deux paires d’yeux l’observaient fixement depuis un bosquet de lauriers…

« Jod est à son quart… Rien à signaler… Jod est à son quart… »

La grosse voix chevrotait légèrement. Il devait s’agir d’une procédure convenue pour que les habitants sachent que le guetteur était toujours actif, qu’il ne s’était pas endormi et surtout qu’il ne lui était pas arrivé malheur. Les deux formes tapies dans le fourré ne perdaient pas une miette de la scène. Elles étaient d’autant plus intéressées que la porte de la baraque placée juste en face de celle de Jod s’ouvrit et qu’une femme âgée apparut. Elle portait un gros manteau de feutre marron enfilé par-dessus une robe de chambre en tissu polaire vert pomme. Elle se noua autour de la tête une large écharpe bariolée et tricotée au crochet avec des restes de laine de toutes les couleurs. En traînant de gros chaussons doublés de peau de mouton, elle s’approcha du brasero d’un pas fatigué.

— Qu’est-ce que vous venez faire dehors, la mère Boo ? lui demanda Jod. Ce n’est pas votre tour de garde…

— Je viens juste vous tenir un peu compagnie. Je m’ennuie tellement dans ma tanière…

— Dans ce cas, je n’y vois pas d’inconvénients, dit l'autre. Mais ça ne comptera pas dans votre temps de surveillance, on est bien d’accord ?

— C’est compris comme cela, répondit la grosse femme.

Ils restèrent un moment silencieux, à regarder le feu, perdus dans leurs pensées. Puis la conversation reprit son cours.

— Quel froid de loup, dîtes donc… On se demande quand on reverra le soleil… Vous croyez qu’on va encore avoir de la neige ?

— Non, la température est bien trop basse.

— Après tout, ce n’est pas plus mal. La pluie et la neige sont encore plus désagréables que ce froid sec…

— Et puis, moins le ciel nous arrose d’acide, mieux ça vaut !

— Oh oui, approuva la vieille. Surtout pour les toitures… Cette saleté d’humidité a tout rongé. Des tôles épaisses comme le pouce et qui auraient pu tenir cent ans ! Les voilà pleines de trous ! Si vous n’aviez rien fait, l’eau coulerait jusque dans mon lit…

— Et on se demande d’où il sort, tout cet acide, dit Jod… Il n’y a pas la moindre usine à des milles et des milles à la ronde… Rien, aucune activité, donc aucune pollution en principe… Vraiment c’est à n’y rien comprendre…

— Le ciel et la terre sont malades, mon pauvre Jod…

— Oui, tout est détraqué maintenant, approuva-t-il.

— Est-ce que je verrai un jour le retour de la chaleur, rien n’est moins sûr, lança la vieille sur un ton d’une tristesse infinie.

— Ne dîtes pas cela, la mère Boo, vous êtes peut-être la plus solide de nous tous…

— Et cet isolement… On ne sait plus rien sur rien…

— Ça ne nous empêche pas de vivre. Les nouvelles étaient toujours mauvaises avant… Et il y a bien pire que cela. Plus rien ne fonctionne ici, depuis que toutes nos batteries sont à plat…

À sa flambée, Jod ajouta un vieux pneu de vélo qui se mit aussitôt à brûler en dégageant une âcre fumée noirâtre dont l’odeur était carrément irrespirable. Ils durent faire deux pas en arrière pour ne pas suffoquer.

— Foo n’est pas encore rentré à la Station ? s’inquiéta Boo.

— Non, mais il ne devrait pas tarder.

— Il se fait tard. J’espère qu’il ne lui est pas arrivé malheur ! Avec tous les malhonnêtes qui traînent dans les chemins, je crains toujours le pire…

— Bah, je ne me fais pas de souci pour lui. Foo ne risque rien, même au plus profond de la forêt. Qui serait assez débile pour s’attaquer à une pareille masse de muscles ?

— Oui, c’est vrai, reconnut Boo, je me félicite tous les jours de vous avoir trouvé pour nous défendre, la petite et moi. Sans vous, il y a longtemps que nous ne serions plus de ce monde…

— N’exagérez pas, la mère. Cependant, je dois reconnaître que c’est parce que nous formons un groupe uni et bien organisé que nous arrivons à survivre dans cet environnement hostile…

— Vous avez sûrement raison, Jod. Mais je ne suis qu’une pauvre vieille sans force, un poids mort. Je ne vous sers pas à grand-chose…

— Ne dîtes pas cela, mère Boo. Malgré votre grand âge, vous nous rendez plus de service que cette petite garce de Goo. Au fait, vous l'avez vue aujourd’hui ?

— Non, pas de la journée. Cette fainéante n’a sûrement pas quitté son lit…

— Pour ce qu’elle y fabrique, soupira le gros bonhomme.

— En tous cas, elle aura intérêt à assurer son tour de garde comme tout le monde !

— Vous y croyez ? lança Jod, dubitatif.

— Pas plus que vous, mon pauvre ! Mais notre grand chef va bien finir par y mettre bon ordre… Allez, je me rencagne. Il fait vraiment trop froid dehors… Je file. Prévenez-moi dès qu’il sera de retour…

— Comptez sur moi, la mère ! fit l’autre en sautillant d’un pied sur l’autre pour ne pas laisser le froid s’emparer de ses extrémités.

Il alla ramasser quelques vieilles chambres à air de mobylette ainsi que des bouts de bois, de carton et de plastique pour alimenter le feu. Puis il se mit à chantonner :

« Jod veille au grain,

Triste ou serein

Jod pense à tout

Jod veille sur vous… »

Sur l’air de « Summertime » plus ou moins librement adapté. La nuit semblait particulièrement calme. Il n’allait sûrement rien se passer de particulier…

Dans le buisson touffu, la forme la plus longue se mit à chuchoter : « Ils n’ont pas l’air d’être bien nombreux dans ce poste. Il y a une petite lumière dans la deuxième cabane à gauche. Ils ne doivent pas être plus de trois ou quatre… On pourrait tenter notre chance… »

— Oh oui, mon oncle, répondit la plus petite silhouette qui claquait des dents.

— Tu as froid, mon petit. Tu trembles de tous tes membres…

— J’aimerais bien trouver un abri, murmura l’enfant.

— Espérons qu’ils nous recevront courtoisement, dit l’homme. À première vue, ils n’ont pas l’air bien méchant…

— Et surtout, ils n’ont pas de chien, mon oncle.

Alors les deux ombres se levèrent, sortirent de leur cachette et s’avancèrent vers la Station 124. Ils se sentaient comme attirés par la chaleur rassurante du brasero. Dès que Jod les aperçut, il poussa un hurlement à peine humain.

— Halte-là ! Qui que vous soyez. Ne bougez plus !

Maintenant, il les distinguait nettement. Il avait devant lui un homme grand, assez mince, barbu, les traits émaciés sous un chapeau à larges bords et le corps revêtu d’une houppelande de berger ou de pèlerin. À ses côtés, tremblant de froid, se tenait un gamin d’une dizaine d’années, portant une petite casquette en tissu pied de poule beige sur des cheveux filasses, un blouson de nylon rouge, molletonné et en lambeaux, et une sorte de pantacourt en fine toile grise qui ne protégeait nullement des mollets de coq bleuis par le froid. Les grosses galoches éventrées qui couvraient ses pieds nus achevaient de dénoncer son état de petit vagabond. L’homme qui ne devait pas avoir plus de la quarantaine s’appuyait sur un long bâton de pèlerin sculpté grossièrement et terminé par une crosse représentant une tête de serpent. Il portait un sac à dos en peau de sanglier qui semblait assez lourd. Le cri de Jod avait littéralement figé sur place les deux arrivants.

— Qui donc êtes-vous ? lança le gros bonhomme d’une voix mal assurée. On ne vous a jamais vu dans le coin…

— Je me nomme Marwyn et voici Eld, mon petit compagnon d’infortune…

— Que nous voulez-vous ? demanda Jod en s’emparant de son gourdin et en se frappant la paume de la main gauche.

— Rien qu’une soupe chaude et un coin pour passer la nuit. Le petit grelotte de froid. J’ai peur qu’il ne finisse par attraper le haut mal.

Solidement campé sur ses grosses jambes, Jod ne bougeait pas du milieu de sa cour. Les deux autres avancèrent de quelques pas, sentant qu’il fallait mettre à profit la moindre hésitation…

— Halte-là ! cria l’homme de garde qui se la jouait gros bras, car il n’avait aucun autre moyen sérieux pour les maintenir à distance… Et dire que la Station avait autrefois disposé de lanceurs laser et même de neutraliseurs taser qui ne leur servaient plus à rien aujourd’hui avec leurs batteries déchargées !

— Etes-vous armés ? interrogea Jod.

— Non, répondit Marwyn. Nous ne portons aucune arme…

— Alors, posez ce bâton ! lui ordonna Jod.

Le grand maigre s’exécuta en déposant son bourdon le long de la porte de la baraque de Jod. Il avait profité des négociations pour venir au plus près du brasero. Le gamin blond qui tremblait de froid ne lâchait pas sa main.

— Et arrêtez d’approcher, sinon je cogne !

Le gros se sentait un peu plus rassuré depuis que le grand intrus s’était séparé de ce qui aurait pu lui servir d’arme.

— Et ce môme, poursuivit-il, d’où il sort ? On n’en trouve plus guère dans le coin, avec toutes ces femmes qui meurent en couches…

— Il s’appelle Eld. Je l’ai trouvé qui traînait parmi les ruines du village…

— Vous êtes montés de Doui ? Mais, il n’y a plus rien là-bas…

— C’est bien pour ça qu’on a poussé jusqu’ici. On n’a même pas trouvé d’eau potable dans les décombres…

L’enfant intervint dans la conversation sur un ton suppliant : « Alors, il nous prend, mon oncle ? J'ai froid et je meurs de faim… »

— Doucement, le mioche, grogna Jod. C’est pas moi qui peux prendre la décision. Il va falloir voir avec le Boss…

— Alors, on parle de moi ! lança une grosse voix caverneuse qui semblait sortir des ténèbres. Ah, c’est toi qui montes la garde, Jod ?

Un immense gaillard barbu de plus de deux mètres de haut apparut dans le cercle de lumière. Il était coiffé d’un casque de cuir comme en portaient les aviateurs à l’époque des faucheurs de marguerites. Son grand corps était revêtu d’une large pelisse de fourrure brune et ses pieds immenses étaient chaussés de grosses bottes en caoutchouc vert. En travers de son dos, pendait une gibecière en toile de jute qui semblait presque vide.

— Jod, qui sont ces gens ?

— Des étrangers de passage, FooHien, des vagabonds qui demandent l’asile !

— Et pourquoi on le leur accorderait ? Hein ? Qu’est-ce qu’ils offrent en échange ?

À cet instant, la vieille en manteau et peignoir ressortit de sa tanière, sans doute intriguée par le bruit dans la cour. « Ah, te voilà enfin revenu, ô grand FooHien… J'espère que la chasse a été bonne… »

— Pas vraiment, mère Boo, lui dit le géant en lui tendant son grand sac tout flasque. Un lièvre et un lapereau bien maigres. À peine de quoi graisser la soupe !

— C’est quand même mieux que rien, commenta la femme.

— Alors, on ne m’a pas dit qui étaient ces gens, reprit FooHien en approchant sa trogne au plus près des arrivants pour mieux les examiner.

Le mince étranger crut bon de répondre : « Je me nomme Marwyn Kaar, Monseigneur, et le petit bonhomme qui m’accompagne, c’est Eld. Nous vous promettons de ne pas vous gêner. Si vous nous autorisez à passer quelque temps parmi vous, nous pourrons même nous rendre utiles. »

— En voilà une idée qu’elle est bonne, approuva la vieille femme. On a besoin de monde pour les tours de garde…

— Et aussi pour les corvées de bois, de matériaux et de combustible, ajouta Jod. Je m’appuie le boulot à moi tout seul…

— Et on ne serait pas trop de deux pour la chasse, fit le géant qui réfléchissait tout haut. Sais-tu au moins poser des collets, l’étranger ?

— Je peux même te bricoler des nasses pour piéger les carpes, les brochets ou les truites, se vanta Marwyn.

— Bon, mais si on les prend, où on va les mettre ? demanda FooHien.

— Eh bien, dans le module du fond, proposa Boo. Il est vide depuis que la pauvre Fleurette nous a quittés pour un monde meilleur.

— Ça se pourrait… admit le colosse, pas encore tout à fait convaincu de l’intérêt de la chose.

— Prenez-nous, insista Marwyn Kaar. Je m’engage à vous aider de mon mieux pour toutes les tâches que vous venez d’évoquer. De plus, je m’y connais un peu en mécanique et en électronique. Je peux certainement réparer certains appareils en panne.

Le géant hésitait encore. La grosse Boo se fit plus insistante encore : « Il faut les prendre, FooHien. Ça montera notre groupe à 6. C’est mieux que 4. Et puis l’union fait la force. Plus on sera nombreux, plus on sera respecté ! »

— Allez, objecta le géant, on a déjà à peine de quoi se nourrir.

— J'en fais mon affaire. C’est moi la cuisinière ! Quand il y en a pour 4, il y en a pour 6 ! Ne t’inquiète donc pas…

— Oui, mais le moustique, là, intervint Jod qui n’avait presque rien dit. Il va falloir qu’il me donne un coup de main pour les corvées et qu’il balaie nos modules une fois par jour !

— Il le fera, promit Marwyn, il le fera. C’est un petit gars courageux.

Il fallut encore que le gamin promette à haute voix d’exécuter toutes les tâches prévues avant que le géant ne dise enfin : « Bon, c’est d’accord, la Station 124 vous accepte, mais seulement à l’essai. Au premier manquement, vous reprenez votre baluchon et vous dégagez, c’est compris ? »

L’homme et l’enfant allèrent donc s’installer dans la baraque du fond, celle qui fermait la petite cour. « C’est bizarre, commenta Eld, ils ont dit qu’ils étaient quatre et on n’en a vu que trois… »

— Ils parlaient peut-être d’un habitant qui se reposait ou qui était parti battre la campagne. Nous en saurons plus au dîner…

L’unité d’habitation délabrée était humide et glaciale. Depuis combien de temps était-elle abandonnée ? Fort longtemps sans doute. Une odeur de moisi et de renfermé planait dans l’air. Une épaisse couche de poussière et de nombreuses toiles d’araignées avaient pris possession des lieux.

— C’est vraiment sale, mon oncle, se plaignit l’enfant. Voulez-vous que je vous nettoie tout cela ?

— Il est bien tard, Eld. Tu t’y mettras demain. Ces gens te prêteront le nécessaire pour le ménage. En attendant, attrape ces couvertures ! Il faut faire nos lits. Cette baraque n’est pas bien agréable, mais c’est mieux que dehors. Et quand nous serons couchés, nous ne sentirons plus le froid…

Ils prirent leur dîner dans la baraque du chef. La grosse Boo apporta une grande marmite de soupe fumante qui les réchauffa immédiatement et leur redonna espoir. Ils firent connaissance du dernier membre de cette petite communauté hétéroclite. C’était une pâle et jolie jeune fille à la mine blafarde et aux longs cheveux de jais. Silencieuse et triste, elle semblait totalement indifférente à ce qui se passait autour d’elle. Elle ne remarqua même pas que la tablée était plus importante que d’habitude. Elle avala sa soupe sans dire une parole et en gardant ses yeux clairs toujours baissés. La vieille cuisinière partagea ensuite une grosse boîte périmée de fruits au sirop. Cela n’en faisait que fort peu dans l'écuelle, mais ce n’était peut-être pas plus mal ainsi. Personne ne se préoccupait plus des indications écrites sur ce genre de produit. Et manger longtemps après la date de péremption était toujours un peu risqué. Mais qu’importait. Nécessité faisait loi. Sa dernière cuillerée à peine avalée, la pâle jeune fille se leva et quitta la pièce sans même daigner souhaiter la plus discrète « bonne nuit » à la compagnie.

Jod se leva du banc. Peut-être voulait-il la suivre ? La grosse patte du géant se posa lourdement sur son épaule, l’obligeant à rester assis.

— Mais, FooHien, bon sang… protesta le gros.

— Non, Jod.

— Tu pourrais me laisser… Une fois…

— Non, Jod, ce ne serait pas raisonnable.

— Juste une toute petite fois, supplia l’autre.

— J’ai dit non, c’est clair !

La vieille débarrassa la table en soupirant quelque chose comme : « Si c’est pas malheureux… » Un ange passa. L’attitude de la fille puis la tentative de Jod avaient jeté un froid. Marwyn Kaar crut bon de commenter : « Elle n’est pas bien causante, votre petite demoiselle… »

— C’est une drôle de fille, répondit le géant. Depuis quelque temps, elle vit recluse dans sa baraque. C’est peut-être pas plus mal ainsi.

Jod ne disait mot. On avait l’impression qu’il boudait. De sa poche de blouson, il sortit une pipe et une sorte de blague à tabac. Il y prit une grosse pincée d’herbe sèche et en garnit le fourneau. Quand il l’alluma, une âcre odeur se répandit. Marwyn reconnut un mélange de pied de loup et d’herbe à mouton. Ça ne valait pas le tabac et encore moins le bacannis sitavus. Quand on ne dispose de rien de tout ça, il faut bien compenser par autre chose…

— Elle s’appelle Gouy, dit la vieille. C’est un peu ma petite fille. Elle va avoir trente ans, mais on lui en donnerait à peine seize… Faut pas lui en vouloir, il faut qu’elle se protège… Avec ce qui est arrivé à sa mère et à cette pauvre Fleurette…

— C’est une pimbêche et elle n’a pas toute sa tête, maugréa Jod en relâchant un petit nuage de fumée puante.

— La faute à qui ? lui répondit la vieille d’un air mauvais.

— Moi, tout ce que je vois, c’est qu’elle ne sert à rien, reprit Jod qui n'en démordait pas. C’est une fille, elle doit jouer son rôle au lieu de rester solitaire ! Si toutes les femmes se comportaient comme elle, ce serait la fin du monde.

— Mon pauvre Jod, répondit l’ancienne, tu raisonnes comme si l’on était il y a trois siècles. Tout a changé aujourd’hui. Il y a eu la Grande Catastrophe, l’Epuration généralisée, le Grand Déménagement, le Refroidissement Climatique. Et surtout la Mutation Biologique !

— M’embrouillez pas avec vos grands mots, la mère. Une fille, c’est une fille ! Et je vous dis que celle-là ne sert à rien !

— Oui, conclut le géant. Disons que pour l’instant, elle ne sert à rien. Mais ça pourrait changer.

La conversation en resta là. Marwyn se retrouva responsable du premier tour de garde. Il lui fallut donc retourner dans le froid nocturne. Il assura courageusement son quart en marchant de long en large dans la petite cour et en se chauffant les mains à la flamme du brasero à déchets. La nuit était calme. Le silence n’était troublé que par le bruissement du vent soufflant dans les branches des arbres et surtout par des hurlements à la mort s’élevant de plusieurs endroits de la vallée. Ils semblaient se répondre d’une extrémité à l’autre du territoire. Marwyn se demanda s’il ne s’agissait pas de meutes de chiens errants. Ces animaux redevenus quasiment sauvages devaient être plus nombreux que leurs anciens maîtres. Pour un voyageur, il n’était pas prudent de se laisser surprendre au détour d’un chemin. Combien de fois n’avait-il pas dû jouer de son grand bâton pour se débarrasser de ces molosses aussi squelettiques qu’affamés ? À part une compagnie de loups, de mutants ou de rouliers, on ne pouvait rien affronter de pire. Heureusement les aboiements s’éloignaient. Il n’y avait donc rien à craindre.

Au terme d’une faction de trois heures qui lui sembla interminable et totalement inutile, la vieille Boo ouvrit sa fenêtre et lui lança de derrière ses barreaux : « C’est mon tour, maintenant. Je prends la relève en surveillant d’ici. Vous pouvez aller vous coucher, Marwyn. »

Et Kaar regagna son nouveau domicile. Il mit une nouvelle bûche dans le petit poêle en fonte censé chauffer la baraque. La faible lueur produite lui permit d’apercevoir l’enfant qui dormait d’un sommeil paisible et sans doute depuis longtemps. Il se débarrassa de sa houppelande légèrement givrée et se glissa tout habillé entre les couvertures humides. Il s’endormit très vite, tout heureux de disposer enfin d’un véritable abri.



Très vite la vie s’installa dans une sorte de routine quotidienne. Dès le matin, chacun s’activa de son côté. Eld commença par nettoyer de fond en comble l’unité d’habitation qui lui sembla encore plus immonde au grand jour. Il fit de même pour les baraques de FooHien et de Jod qui partaient de très bonne heure. Il se fit la réflexion qu’elles étaient à peine plus propres que le module 5. Cela lui prit trois bonnes heures, car il était méticuleux. Il aimait faire plaisir et surtout que « son oncle » soit content de lui. Comme cette tâche s’était avérée fort salissante, il alla se laver les mains et la figure dans l’eau d’une vieille baignoire de tôle émaillée blanche qui se trouvait derrière la Station à l’entrée de ce qui dût être une ancienne prairie. Le soleil brillait. Pour une fois, le ciel était bleu et l’air ne sentait qu’à peine l'ozone et les déchets chlorés. Quand il revint dans la cour de la Station, il tomba sur FooHien et Marwyn qui revenaient de leur tournée de piégeage.

— Je vais t’apprendre à fabriquer des collets, disait le géant à Marwyn. Il y a tout ce qu’il faut dans ma baraque. Et quand tu seras au point, tu auras ton propre territoire. Comme ça, on doublera notre surface d’intervention et nos prises par la même occasion !

— Je viens de terminer le ménage, glissa l’enfant d’une voix timide.

— Eh bien, maintenant c’est corvée de bois, lui répondit Jod le bedonnant que le groupe venait de rejoindre près du brasero.

— Oui, Eld, laisse-nous et ramène tout ce que tu peux, confirma Kaar.

L’enfant s’engagea dans le chemin par lequel il était venu la veille. Comme il faisait grand jour, les arbres de la forêt lui semblaient moins hostiles bien qu’ils fussent toujours aussi noirs et décharnés. C’est à peine si quelques bourgeons rachitiques allaient bien vouloir percer de-ci de-là. Pas le moindre chant d’oiseau. Même les hurlements des chiens s’étaient calmés. Eld profita de la pente pour descendre de plus en plus vite. C’est en courant qu’il sortit du petit bois et aperçut l’ancien village. Il s’arrêta devant un panneau couvert de poussière et de mousse. D’un revers de manche, il nettoya la tôle corrodée pour faire apparaître quelques lettres qui avaient dû être peintes en noir sur fond blanc : « Doui… ». Il se dit que tout n’avait pas été dégagé. Il frotta en s’aidant d’un bout de bois. Le reste de l’inscription ne se laissait deviner que par le renflement qui restait. « … nes ». Ce tas de ruines plein de cendres et de gravats avait donc été un lieu habité, une petite agglomération, un hameau ou un bourg. Il avait même porté un nom. Douines. Ce mot aurait été écrit en idéogrammes chinois que cela n’aurait guère fait de différence pour le gamin qui n’avait jamais eu l’occasion d’apprendre à lire.

La version intégrale du roman « Montburgonde » de Bernard Viallet est disponible en version papier :

https://www.amazon.fr/Montburgonde-rivages-temps-Bernard-Viallet/dp/1508795258/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1489772247&sr=1-2&keywords=Montburgonde

Et en version ebook :

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