Excerpt for Dark Obsessions by , available in its entirety at Smashwords

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Dark Obsessions

de

Piko Lynna

Présentation :



Tayeb est un homme amoral. Après un long séjour en prison, il accepte un travail qui lui permettra de réaliser son rêve. Sa mission est simple : retrouver Nina Marcet, l’enlever et la livrer à son employeur. Mais les choses se compliquent lorsqu’il prend conscience de la fascination qu’il éprouve pour cette petite chose craintive.



© Piko Lynna, Mars 2017 —  Tous droits réservés

Image : Pixabay

Couverture : @Piko Lynna

ISBN : 9782956242505



Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'Auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.



***



Ce livre, entièrement gratuit, est téléchargeable sur internet.

J’ai fait le choix de ne pas envoyer ce texte à une maison d’édition et de le proposer en lecture libre.

Toutefois, les droits d’auteur m’appartiennent. Merci de respecter mon travail.

Merci de ne pas copier l’histoire, de ne pas la modifier et de ne pas la vendre.

Je n’ai aucune prétention. J’écris pour le plaisir et non pour en faire un métier ou pour gagner de l’argent, d’où mon choix.

Le texte n’ayant subi aucune correction de la part d’un éditeur, il se peut qu’il reste des fautes d’orthographe ou des défauts. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.



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Nina,

Quatre ans plus tôt





— Fermeture dans cinq minutes !

Quoi ? Je relève la tête pour regarder l’horloge placée sur le mur en face de moi. La poisse ! Absorbée par mes devoirs, je n’ai pas vu le temps s’écouler. Je rassemble rapidement mes affaires pour les fourrer dans mon sac. Quatre heures de retard, je vais en baver. À cette heure-ci, mon beau-père doit déjà être ivre mort sur le canapé. Pas moyen de l’éviter ou d’échapper à ses réflexions nauséabondes en rentrant. Quant à ma mère... Mieux vaut ne pas savoir où elle se trouve.

Je m’apprête à quitter les lieux lorsque la propriétaire du bar m’interpelle.

— Tiens. Emporte ça avec toi, j’ai horreur du gaspillage.

Je n’ai pas besoin d’ouvrir le sachet qui vient d’atterrir dans mes mains pour comprendre ce qu’il contient. Ce n’est pas la première fois que je repars avec de la nourriture. La patronne est une femme au grand cœur. Elle me laisse travailler sur mes cours, ne pose aucune question, ne me juge pas. Contrairement aux autres.

Au fil des mois, le bar est devenu mon sanctuaire. C’est ici que je me réfugie pour bosser, mais aussi pour échapper aux élèves durant la pause de midi ou après l’école, quand je n’ai pas envie de retourner dans l’endroit insalubre qui nous sert de logement. La propriétaire supporte ma présence, même lorsque je ne peux pas payer une consommation. Nous ne parlons jamais ensemble, mais elle semble m’apprécier. Peut-être par ce que d’une certaine façon, elle me comprend. Son fils est en prison depuis plusieurs années, alors elle aussi subit les conséquences des mauvaises langues. De ce fait, le bar n’est pas très populaire. Seuls quelques clients réguliers ou de passage continuent à venir. Je ne me souviens pas avoir déjà croisé son fils, j’étais trop petite. Mais d’après ce que j’ai entendu, c’était un vrai caïd, sans aucune morale, qui enchaînait les mauvais coups et inspirait la peur. Jusqu’au jour où il est allé trop loin, puisqu’il a été condamné après avoir tué un homme, alors qu’il participait à un combat de rue. Pauvre femme, cela doit être tellement difficile pour elle !

— Merci, dis-je, émue.

À peine sortie, je plonge la main dans le sachet pour en retirer un sandwich au jambon et l’engouffre en quelques bouchées. J’enchaîne avec les deux cookies que j’engloutis avec autant d’empressement. Seigneur ! Que c’est bon de sentir son estomac enfin plein ! Je n’ai rien avalé depuis la veille au matin, trouver de quoi manger à la maison relève d’un vrai défi. En témoigne mon corps malingre. Je suppose que je lui fais pitié. L’idée me fait horreur, mais je sais faire taire ma fierté quand il faut.

Je ne remarque pas la voiture qui ralentit derrière moi jusqu’à ce qu’une voix familière appelle mon prénom. David est plus âgé que moi. Ce n’est pas un ami, je n’en ai aucun, mais il a toujours été gentil. En tout cas, il n’a jamais été méchant, c’est déjà énorme. Confiante, je m’approche du véhicule.

— Tu ne devrais pas traîner aussi tard, ce n’est pas prudent.

— Je n’ai pas vu l’heure passer. Je rentre justement chez moi.

— Seule ?

Ne sachant que répondre, je garde le silence. L’appartement est situé dans un quartier en dehors de la ville, mais marcher sur plusieurs kilomètres ne me fait pas peur, j’ai l’habitude. Et puis, ce n’est pas comme si quelqu’un s’inquiétait. Il y a belle lurette que ma mère ne s’intéresse plus à moi. Elle n’a pas toujours été ainsi. Je me souviens vaguement de l’époque où nous vivions que toutes les deux. Elle jouait avec moi, me racontait des histoires, me préparait des biscuits. Puis elle a rencontré Fred, ce gros feignant qui passe ses journées à boire de la bière tout en crachant ses ordres depuis le canapé. Je n’ai jamais compris pourquoi elle restait avec lui. Maman était si belle et si gentille ! Elle aurait pu tout ce qu'elle désirait. Petit à petit, elle a cessé de s’amuser, de me lire des livres, de mitonner des gâteaux et même de sourire. Elle s’est transformée en une créature lugubre et craintive, pour devenir la femme amère qu’elle est à présent. Son amour pour moi a laissé place à l’indifférence dans ses bons jours, à de la haine dans les mauvais. C’est-à-dire la plupart du temps. Je ne ressens aucune tristesse, aucune colère. Il y a bien longtemps que son comportement ne m’atteint plus. Que plus rien ne m’atteint. J’ai étouffé mes émotions. J’ai vite compris qu’il ne fallait rien attendre de personne, surtout pas de l’aide et encore moins de l’amour. Ne rien demander. Endurer en serrant les dents. M’effacer, jusqu’à devenir un fantôme. Une spectatrice de ma propre existence.

Très tôt, j’ai réalisé que l’enfer était sur terre. À la maison, au lycée, en ville. Partout. Tout le temps. Parfois, je me dis que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, mais je suis bien trop lâche pour en finir. Ou peut-être qu’au fond, je m’accroche à une étincelle d’espoir. L’espoir ? Tu parles ! Non, je suis bel et bien une lâche ! Au fond, ma mère n’a pas tort. Je suis une bonne à rien. Un fardeau.

— Eh, oh ! Tu m’écoutes ?

— Euh… désolée. Tu disais ?

— Je te ramène, grimpe.

— Quoi ? Non, ce n’est pas la peine, j’ai l’habitude et puis il fait chaud.

— Monte ! Hors de question que je te laisse rentrer seule.

J’hésite. Son ton autoritaire m’agace, mais il semble s’inquiéter, ce qui me touche profondément. Puis je me souviens que son père est flic. Venir en aide aux gens doit être normal pour lui. Quand un de nos parents travaille au service des autres, sauve des vies et protège la ville, on doit forcément grandir dans cet état d’esprit. Ce n’est pas pour moi qu’il s'inquiète, c’est dans sa nature. Je ressens un petit pincement au cœur. Il faut être aveugle pour ne pas voir à quel point David est beau avec sa gueule d’ange à la Brad Pitt, et pour une fois, j’aurais aimé être au centre des préoccupations. Je ne me fais aucune illusion, les types comme lui ne sortent pas avec des nanas comme moi. Sans compter qu’il doit avoir au moins six ans de plus et va à la Fac.

Je contourne la voiture pour atteindre le côté passager.

— Sage décision, lance-t-il alors que je m’installe sur le siège.

J’attache la ceinture et pose mon sac à dos sur mes jambes. Au même moment, David se penche pour l’attraper et effleure ma cuisse nue. Je porte une robe qui m’arrive aux genoux, mais en m’asseyant, elle s’est tendue. Le visage cramoisi, je tire sur le tissu pour le faire descendre. À cet instant, la honte comprime mon cœur. J’ai conscience de ne pas être jolie. Mes jambes sont maigres, mon corps ressemble à celui d’une petite fille. Mes vêtements sont usés et passés de mode depuis au moins dix ans. Je n’ai pas grand-chose pour plaire. Le destin a beaucoup d’humour !

— Je vais la mettre à l’arrière, me dit-il en récupérant la besace, tu seras plus à l’aise.

— Merci.

— Alors, reprend-il au bout de quelques minutes, quel âge as-tu maintenant ?

J’arrache mon regard du paysage pour le dévisager. David est concentré sur la route. Son intérêt est-il feint ou a-t-il juste besoin de passer le temps ? Je n’ai pas l’habitude qu’on me pose des questions. Pour tout le monde, je suis la fille de la putain. Celle qu’il ne faut pas fréquenter au risque d’être souillée. Celle dont on ignore l’existence, sauf lorsqu’on a envie de s’en prendre à quelqu’un. Là, je deviens leur cible préférée.

— Je viens d’avoir dix-sept ans.

— Merde, je te croyais plus vieille. Tu es en quoi, terminale ?

— Oui, je passe le BAC dans moins de trois mois.

— Tu sais ce que tu vas faire l’année prochaine ?

Bonne question ! J’ai déposé plusieurs demandes dans des universités différentes. Mon principal objectif est de partir. Pour cela, je suis prête à m’inscrire dans n’importe quelle filière. Mes notes sont excellentes, mon dossier scolaire sans tâche. Élève modèle, je m’accroche à l’idée que loin d’ici, je pourrais enfin m’épanouir. Tirer un trait sur cette existence misérable pour en construire une toute nouvelle.

— Plus ou moins.

Une sonnerie met fin à l’interrogatoire. David sort un téléphone de sa poche, échange plusieurs messages. Au bout de quelques minutes, il range son cellulaire et me lance un regard contrit.

— Euh… Je suis désolé, mais j’ai oublié que je devais passer chez un ami. C’est lui qui m’a envoyé les SMS, il commençait à s’inquiéter.

— Oh ! Tu peux me laisser ici, pas de soucis.

— Je dois seulement lui déposer un truc et comme c’est sur notre route, on peut s’arrêter chez lui avant que je te ramène. Il n’y en a que pour quelques minutes. Ne te sens pas obligée, si tu ne veux pas…

— Non, non, pas de problème. Fais ce que tu as à faire, ça me va.

— Génial ! On y est justement.

Je jette un coup d’œil par la vitre et reconnais aussitôt le quartier. Il ne se situe pas très loin du mien et a aussi mauvaise réputation. J’ai du mal à imaginer David traînant avec le genre de gars qui vivent ici. J’espère vraiment qu’il n’en aura pas longtemps, l’idée de devoir l’attendre dans la voiture n’a rien de rassurant.

David se gare au pied d’un immeuble, sort du véhicule et le contourne pour ouvrir ma portière.

— Viens, me dit-il en tendant la main.

Soulagée de ne pas devoir rester seule, je l’accompagne sans me faire prier. David passe un bras sur mes épaules et m’attire contre lui. Je ne sais que penser de son attitude. Jusqu’à présent, même s’il a toujours été gentil avec moi, il n’a jamais semblé intéresser non plus. Qu’est-ce qui a changé ? Est-ce que je lui plais ? Est-ce qu’il souhaite devenir mon petit ami ? Mon cœur se met à battre la chamade. Je n’ai jamais eu de copain. Je n’ai jamais embrassé personne.

Nous pénétrons dans l’ascenseur. David appuie sur le bouton indiquant le numéro six. Dès que les portes se referment, il me pousse contre la paroi opposée et se plaque contre moi. D’une main, il dégage la mèche qui tombe devant mes yeux. Nos regards se rivent l’un à l’autre. Ce que j’y décèle me coupe le souffle. Je suis loin d’être experte dans les relations, mais ce regard-là, je l’ai déjà aperçu chez certains hommes. Des attentions particulières qui ne s’adressent pas à moi, mais à ma mère. Un sentiment de malaise s’infiltre dans mon esprit. David doit le sentir, car il modifie légèrement sa position et se penche en avant jusqu’à ce que son nez touche mon cou.

— Tu sens très bon, murmure-t-il à mon oreille.

Je suis sur le point de passer les mains entre nos deux corps pour le repousser lorsque l’ascenseur s’arrête. David s’écarte aussitôt et me tire à l’extérieur. Sur son visage, rien ne trahit ce qu’il vient de se passer, tandis que dans ma tête c’est le chaos. David m’entraîne à sa suite, mais mes pieds refusent d’avancer.

— Attends ! Il vaudrait mieux que je reste ici. Ton ami ne me connaît pas alors…

— Ne dis pas de bêtises ! Mon pote sera ravi de te rencontrer.

— Vraiment ?

— Vraiment, répète-t-il d’un ton chaleureux.

Ses paroles me réconfortent. Toutefois, de nouvelles questions se bousculent. Il donne l’impression de flirter et pour moi, c’est un terrain totalement inconnu. Comment réagir s’il souhaite m’embrasser ? Est-ce seulement possible ? Est-ce que tout cela n’existe que dans mon esprit ?

David cogne à une porte. Un type nous ouvre presque immédiatement et nous laisse entrer. Il doit être âgé d’une trentaine d’années. Ses cheveux sont complètement rasés, sa peau est recouverte de tatouages et de piercings. Intimidée, je me colle instinctivement contre David pour chercher sa protection. L’inconnu me détaille des pieds à la tête et esquisse un sourire qui me glace le sang. Il nous guide vers ce qui doit être la pièce principale. De la vaisselle sale s’entasse sur la table basse, des canettes de bière jonchent le sol. L’odeur, mélange de moisissure et de cannabis, qui flotte dans l’air me soulève le cœur. Je remarque un autre type avachi sur un canapé qui fume un joint. J’en oublie toutes mes questions à propos de David et d’un éventuel nous. Un sentiment bien plus sombre prend le relais.

— Eh mec ! Ça fait une plombe qu’on t’attend, lance ce dernier en se redressant.

— Ouais. Léger contre temps. Mais tout est arrangé.

— Je vois ça ! Putain, c’est un sacré petit lot, dit-il en me lorgnant.

Je ne sais pas ce que David leur trouve, mais je n’aime pas du tout ces deux gars. J’ai envie de prendre mes jambes à cou et de fuir. Je recule de quelques pas et me cogne contre un torse.

— Calme-toi, Nina. Tout va bien.

La voix de David a beau être apaisante, mon instinct me hurle de partir. Je n’ai pas ma place ici. Et lui, non plus d’ailleurs. Il s’installe sur canapé, juste à côté du type, me tire vers lui jusqu’à ce que je me retrouve assise sur ses genoux.

— Écoute, je vais te laisser avec tes amis et rentrer à pied. Je suis déjà très en retard, ma mère va s’inquiéter.

David ricane. Ses bras s’enroulent autour de ma taille pour me retenir. Il ne me présente pas à ses amis et cela me convient. Je n’ai pas envie qu’ils sachent quoi que ce soit moi et je n’ai pas non plus envie de les connaître.

— Relaxe poulette ! se raille crâne rasé. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire et mon vieux pote est venu m’apporter mon cadeau.

— Ouais, un super cadeau à mon avis, répond l’autre en se marrant. Et si on se buvait un truc, histoire de détendre l’atmosphère ?

— Bonne idée. Tu veux quoi ? me demande crâne rasé.

Je n’ai pas soif, mais quelque chose me laisse penser qu’il ne lâchera pas l’affaire. Plus vite, nous viderons nos verres, plus vite nous pourrons repartir. Enfin, c’est ce que j’espère en tout cas, parce que le comportement de David me paraît étrange. Pourquoi ne m’a-t-il rien dit à propos de cet anniversaire ? Avait-il eu peur que je refuse de monter ? Ce qui d’ailleurs aurait été le cas. Et où est le fameux cadeau ? Il n’a rien pris dans la voiture… J’ai l’impression d’avoir été piégée et je n’aime pas du tout cette sensation.

— Donne-lui quelque chose de léger, finit par répondre David. Pourquoi pas un de ces cocktails dont tu as le secret ?

Crâne rasé lance un regard appuyé à David et hoche la tête, un grand sourire vissé aux lèvres.

— Une spéciale pour la demoiselle, ça marche ! Et pour vous ?

— Whisky !

— Pareil !

Crâne rasé disparaît quelques minutes avant de revenir avec un plateau. Il tend un verre à chacun de nous, pousse la vaisselle qui se trouve sur la table basse et s’y assoit. Ses jambes se situent à quelques centimètres des miennes. J’essaie de me décaler, mais une fois de plus David m’en empêche.

Les trois hommes se mettent à discuter comme si je n’étais pas là. Ils semblent proches, pourtant je ne me souviens pas les avoir déjà croisés ensemble en ville. Peut-être se sont-ils rencontrés à la FAC ? Mouais, ses amis ne ressemblent pas à des étudiants, sans compter que crâne rasé est trop vieux. Je les écoute en sirotant ma boisson. Je ne sais pas ce qu’elle contient, mais c’est vraiment très bon. Il y a un léger goût d’alcool, mais c’est surtout très doux et sucré. Je finis par me décontracter. David a gardé un bras enroulé autour de ma taille tandis que de l’autre main, il caresse mes cheveux. Je me sens bien. Détendue. Plus je les écoute parler et plus j’ai l’impression de m’être trompée sur leur compte. Je les ai jugés sur leur apparence. Je n’aurais pas dû.

Mon verre terminé, je me penche en avant pour pouvoir le poser sur la table basse. La pièce se met à tanguer. Mince ! Je ne bois jamais d’alcool, se peut-il que je sois ivre ?

— On dirait que la fête va enfin pouvoir commencer. C’est mon anniversaire, je passe premier !

— La fête ? gloussé-je comme une idiote.

— Ouais poulette ! Une sacrée bonne bringue en perspective.

— Mais au fait, demande le troisième type, ce n’est pas l’autre pute que tu devais ramener ?

— Diane ? Elle n’était pas dispo, mais j’ai mieux : sa fille ! Et cerise sur gâteau, cette salope est vierge. Enfin, d’après sa mère.

— Merde alors ! Je ne me suis jamais tapé une pucelle.

— C’est cadeau mon pote !

Une poussée dans le dos m’envoie directement sur crâne rasé qui me réceptionne contre sa poitrine. Je tente de me relever. Mes jambes me semblent anormalement lourdes, mon esprit s'embrouille. Je n’arrive plus à réfléchir correctement. J’entends leurs paroles, leurs mots qui paraissent me concerner. Quelque chose me dit que je devrais être effrayée, me débattre, pourtant je ne ressens ni colère, ni peur. Comme si mon instinct de survie s’était mis en pause. Je n’ai pas bu au point d’en arriver là. Ce n’est pas normal !

— Q… qu’est-c…

M’exprimer demande un effort incroyable, le son de ma voix résonne étrangement à mes oreilles. Je ne parviens plus à articuler correctement.

— Putain ! Tu as trop forcé sur la dose, mec ! Elle est complètement à l’ouest. J’avais dit léger. La drogue devait la rendre malléable, pas inconsciente !

David ! C’est David qui parle. Je tourne la tête pour le regarder. Mauvaise idée ! La pièce tangue de plus belle. Mon estomac se soulève. La chaleur est tout à coup insoutenable, des gouttes de sueur perlent sur mon front. Que se passe-t-il ? Pourquoi suis-je aussi mal ? Un début de panique m’envahit, très vite anéanti par l’effet du cocktail.

Je ferme les yeux quelques secondes. Ou peut-être plus. Je ne sais pas. Je perds la notion du temps. Lorsque je les ouvre, je suis de nouveau assise sur les genoux de David. Mes jambes sont largement écartées, ma robe relevée au-dessus de mon ventre. La tête de crâne rasé se trouve entre mes cuisses tandis que…

— N… nooon !

Je tente de bondir pour me dégager, mais les muscles refusent de m’obéir. Je parviens à cogner crâne rasé qui se redresse.

— Tiens là mieux que ça, bordel ! Non, j’ai une meilleure idée, allons dans la piaule !

— N… on. Noooon !

Quelqu’un me soulève. Je veux me débattre. Je veux crier. Je ne veux pas me rendre dans la chambre avec ces types. Mais je suis pareille à une poupée de chiffon. Incapable d’accomplir le moindre mouvement. Condamnée à subir. Celui qui me porte me jette sur un lit sans ménagement. Mon corps rebondit plusieurs fois avant de s’enfoncer dans le matelas. Je demeure allongée, totalement paralysée, pendant qu’ils enlèvent leurs vêtements. Je ne peux que les regarder avec horreur en comprenant leurs intentions. David et crâne rasé grimpent à mes côtés, tandis que le troisième se tient en retrait. Je laisse échapper une plainte, c’est la chose que je parviens à faire.

— Reste tranquille, poulette ! On va bien s’occuper de toi. La première fois est toujours la plus importante, alors je te promets de faire en sorte que tu t’en souviennes toute ta vie. Je vais te dépuceler tellement fort que tu ne pourras pas oublier, peu importe le nombre de mecs qui passera après moi.

— Ne l’abîme pas trop ! Il faut qu’elle puisse commencer à bosser rapidement. Putain ! Tu as vu sa bouche ? C’est un appel à la luxure.

— Combien de temps on a ?

— Tout le week-end, mon pote ! J’y ai mis le prix.

— Cool ! La drogue ne fera effet que quelques heures. Après cela, on pourra s’amuser avec elle pour de bon.

— Ouais, mais c’est quand même dommage qu’elle soit dans cet état. J’adore quand elles se débattent.



J’ai passé ma vie à me méfier des garçons, à les garder à distance pour ne pas subir leurs moqueries. Pour qu’ils ne me considèrent pas comme une prostituée ou prennent des libertés. Je les ai fuis comme la peste jusqu’à ce soir. J’étais persuadée que David était différent. Parce qu’il a toujours été gentil avec moi. Parce que son père est flic. Je lui ai accordé ma confiance. Pour la première fois de ma vie, je me suis fiée à quelqu’un et j’en paie le prix.

— Putain, ce qu’elle est étroite !

Une larme unique roule sur ma joue quand une violente douleur explose entre mes jambes. Un cri muet se coince dans ma gorge. Je m’étrangle avec ma salive, suffoque tandis que j’ai l’impression d’être écartelée. Quelque chose se brise en moi. Mon esprit se détache de mon corps. Je cesse de lutter et me laisse happer par l’obscurité bienveillante.



***

J’ai l’impression d’être passé sous un camion. Tout mon corps n’est que souffrance. Ma gorge est sèche et semble avoir triplé de volume. Mon esprit est désordonné. J’ouvre les yeux et observe les lieux. Je n’ai besoin que de quelques secondes pour comprendre que je ne suis pas dans mon lit, mais à l’hôpital.

— Je ne vois pas pourquoi les flics viennent fourrer leur nez dans cette histoire. Je leur ai dit que je ne porterai pas plainte !

C’est la voix de ma mère. Je tourne la tête. Elle n’est pas seule. D’autres personnes se tiennent au fond de la pièce. Mon beau-père, mais aussi un homme en blouse blanche et une femme vêtue normalement.

— Madame Marcet, vous n’avez pas l’air de comprendre la gravité de la situation. Nina sera interrogée dès que son médecin l’autorisera. Nous n’avons pas besoin de votre consentement.

— Quel cirque ! Tout ça pour quelques bleus ! Les gosses du quartier l’ont sûrement chahutée un peu pour lui donner une bonne leçon. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

— Madame Marcet ! tonne la voix de la femme. Votre fille ne s’est pas fait chahuter. Elle a été agressée par plusieurs individus. Ils l’ont violée, battue, étranglée et laissée pour morte. C'est un miracle qu’elle s’en soit sorti.

— Tu parles d’un miracle, répond mon beau père. Le doc a dit qu’elle allait être débile.

— Ce n’est pas ce que je vous ai expliqué ! Pour l’instant, nous ne savons s'il y aura des séquelles et jusqu’où elles s’étendront. Je n’ai jamais laissé entendre qu’elle pouvait être « débile « , pour reprendre vos mots.

Ils continuent à parler, mais je ne les écoute plus. Les mots de la femme se répètent en boucle dans ma tête. « Agressée, violée, battue, étranglée, laissée pour morte ».

Puis des bribes de souvenirs refont surface. David dans sa voiture. Moi, dans l’appartement de son ami. Moi encore, allongée dans un lit et incapable de bouger tandis qu’ils…

Je me redresse d’un bond et tente d’arracher les tuyaux qui sortent de mon bras. La gorge en feu, je pousse des hurlements tandis que les larmes inondent mon visage. C’est comme si tout jaillissait d’un seul coup. La peur, le sentiment de trahison, la culpabilité, la souffrance. Je ne peux plus arrêter de crier !

L’homme en blouse se précipite sur moi. Il semble me parler, ses lèvres remuent, mais je ne l’entends pas. Je ne veux pas qu’il me touche ! Alors je me débats de toutes mes forces, toujours en hurlant. Ma voix devient rauque, mon cœur bat à tout rompre. Je m’étrangle avec mes pleurs, mais je m’en fiche. Tout ce qui compte c’est qu’il cesse de me toucher. Qu’on me laisse partir.

Du coin de l’œil, j’aperçois deux femmes qui entrent dans la chambre à toute vitesse. L’une d’entre elles aide l’homme à me maintenir en place tandis que l’autre injecte quelque chose dans une des perfusions.

Je me sens rapidement à bout de force. Je lutte pour garder les yeux ouverts, mais ils finissent tout de même par se fermer contre ma volonté.

— Tout va bien, fait une voix féminine, tu n’as plus rien à craindre. Tu es en sécurité.

— J’ai pas signé pour ça moi ! Je te préviens Diane, si ta fille est débile, t’as intérêt à t’en débarrasser. C’est pas bon pour le commerce.

— Vous devriez avoir honte ! gronde l’homme en blouse. Nina est ma patiente, elle a besoin de soutien, alors si cela vous demande trop d’effort, mieux vaut pour elle que vous gardiez vos distances jusqu’à ce que sa santé s’améliore.

Mon beau-père émet un bruit bizarre, si je n’étais pas aussi fatiguée, je crois que j’en aurais ri. Ce n’est pas tous les jours qu’il se fait remettre en place. Je pousse un dernier gémissement et me laisse de nouveau engloutir par l’obscurité bienfaisante.



Durant les jours qui suivent, j’oscille entre rêve et réalité. À chaque réveil, une nouvelle crise apparaît, et chaque fois ils m’injectent des produits qui m’assomment en quelques secondes. J’ai beau prier pour ne plus ressurgir du néant, je finis toujours par reprendre connaissance et par me souvenir.

Des policiers sont venus à plusieurs reprises, mais le simple fait d’apercevoir leur uniforme déclenche une attaque de panique. L’homme en blouse leur a donc ordonné de patienter quelques jours de plus avant de m’interroger.



Un matin, je remarque un énorme bouquet de roses rouges posé sur une petite table. Je me demande qui l’a amené. Je n’imagine pas ma mère avoir ce genre d’attention. Elle est ma seule famille et je n’ai pas d’ami.

— Elles sont belles n’est-ce pas ?

Je tourne la tête pour voir l’infirmière qui est en train de changer les poches de perfusion.

— Il est vraiment très inquiet pour toi, continue-t-elle. Il est allé boire un café pendant que je m’occupais des soins, mais il ne va pas tarder à revenir. Ce que tu as vécu est horrible, mais grâce à son aide, je suis certaine que tu pourras remonter la pente. Tu as beaucoup de chance de l’avoir. Il tient à toi.

Il ? De qui parle-t-elle ? Mon beau-père ? L’idée est tellement ridicule ! Je suis sur le point de poser la question lorsqu’on tape à la porte.

— Je parlais justement de vous à Nina. Regardez, elle est enfin réveillée !

Tétanisée, je fixe le visage de David en retenant ma respiration. Il traverse la pièce et me sourit chaleureusement. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession, tant il ressemble à un ange. Comme tout le monde, l’infirmière reste aveugle à sa vraie nature. Elle échange quelques mots que je n’entends pas et se dirige vers la sortie.

« Non ! Ne me laissez pas avec lui ! », ai-je envie de crier. Mais la peur me paralyse complètement. Je suis incapable de parler ou de réagir.

David se met assis sur le lit et caresse ma joue. Les larmes me montent aux yeux.

— Alors comme ça, tu es vivante, dit-il d’une voix douce et basse. Mes potes sont sur les nerfs, mais moi j’en suis ravi. On devait juste s’amuser et t’apprendre le métier, le reste n’était pas prévu. Si j’avais su que l’autre était un peu dingo, je ne l’aurais pas laissé seul avec toi. Enfin, ce qui est fait est fait. Tu ne vas rien dire à personne, n’est-ce pas ?

David enroule une mèche de cheveux autour de ses doigts et tire dessus. Un sanglot m’échappe tandis que j’enregistre ses paroles.

— Si tu parles à qui que ce soit, repend-il, je reviendrai te chercher et ce qu’on a fait cette nuit-là ne sera rien à côté de ce que je te ferai subir. Que ce soit aujourd’hui, demain ou dans dix ans, tu as intérêt à fermer ta gueule.

David se penche et écrase sa bouche sur la mienne. Je serre les lèvres de toutes mes forces, tentant de refouler la nausée qui monte. Je tressaille lorsqu’il empaume mon sein avant de pincer durement le téton. J’ai envie de hurler, mais la peur m’en empêche. Ce soir-là, ils m’avaient droguée pour que je ne puisse pas me défendre, et à présent, je suis tellement effrayée, et brisée en mille morceaux, que je n’y arrive pas. Sa main descend sur mon entrejambe.

— Non ! Pitié, je ne dirais rien à personne.

David se redresse légèrement. Ses yeux luisent d’une lueur étrange, sa respiration est saccadée.

— C’est bien ma belle. Je savais qu’on trouverait un terrain d’entente. Alors, on fait comme ça. Tu tiens ta langue et moi j’empêche mes potes de venir finir le travail. Mais si tu nous trahis…

Un sourire mauvais illumine son visage tandis qu’il appuie très fort sur mon sexe avec ses doigts. Il n’a pas besoin de terminer sa phrase, la menace est claire. Cependant, j’ai la sensation qu’il n’en restera pas là, que je parle ou non. Son regard est possessif. Il me considère comme sa chose, je le ressens dans chacun de mes pores.

Il m’embrasse de nouveau. Je le laisse faire sans broncher, même lorsqu’il force le passage pour enfoncer sa langue de mes lèvres.

— Je n’arrête pas d’y penser. Dès que je ferme les yeux, je revois ton corps docile et offert. Sais-tu que j’ai été le premier à baiser ta jolie bouche ? Le premier aussi à te prendre par-derrière ? Je sens encore ton petit cul serré autour de ma queue. Tu n’imagines pas comme j’ai envie de remettre ça, de t’avoir pour moi seul. Trois semaines déjà, pourtant le souvenir reste vivace. Hier, je suis allé sauter ta mère, mais elle n’est pas toi. J’ai bien réfléchi et…

— Désolée, lance une voix, je ne voulais pas déranger. Je viens juste récupérer le petit-déjeuner.

— Aucun problème, j’étais sur le point de partir.

Il effleure ma joue de ses lèvres et murmure une dernière menace avant de se lever.

Retrouvant ses airs charmants, il ramasse le plateau-repas intact et l’apporte à la dame qui attend devant la porte. Elle est clairement conquise par ses manières et sourit comme une idiote. Si seulement elle savait qui il est !

Une fois seule, j’arrache les aiguilles plantées dans mon bras et me précipite dans la salle de bain pour vomir. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de ce qu’il s’est passé, mais le peu qui subsiste est insupportable. La simple idée de revivre cela, de sentir ses mains sur moi… Plutôt mourir que de le laisser me toucher de nouveau !

Je n’ai personne pour m’aider. Personne pour me protéger. Je ne peux compter que sur moi-même, mais que puis-je faire s’il décide de recommencer ? La peur laisse place à la colère. Je me déteste d’être si faible. Je hais ma mère qui m’a abandonnée à l’hôpital en m’accusant d’être fautive. Je maudis David et ses amis qui m’ont détruite. Ils ont utilisé mon corps, l’ont sali de façon irrémédiable. Et j’ai la certitude qu’ils recommenceront dès qu’ils en auront la possibilité. Sans compter ce qu’il a dit sur le fait de m’apprendre le métier ? Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que Fred a quelque chose à voir avec toute cette histoire ? Est-ce que c’est lui qui leur a demandé de faire cela ? L’horreur de la situation est insoutenable. Quelles solutions ai-je ? Le père de David est policier. Aucune chance qu’ils me protègent si je m’adresse aux flics. Il ne me reste qu’une chose à faire.

Quatre ans plus tard.

Tayeb





— T’es où, bordel ? Tu aurais dû appeler il y a trois jours !

Mais quel casse-couilles, ce mec ! Heureusement qu’il me paie bien. Autrement, cela fait un bail que j’aurais lâché l’affaire. Son obsession est carrément flippante. Je n’ai aucune idée de ce qu’il lui veut et pourquoi il la recherche, mais la pauvre fille est à plaindre. Si c’est une ex, pas étonnant qu’elle le fuie. Il y a un truc pas vraiment pas net chez lui.

— Je n’ai pas eu le temps. Je suis sur une piste.

— Tu l’as retrouvée ?

— Je ne sais pas encore, mais ça se pourrait. Je suis en route. Dès que j’ai du nouveau, je t’appelle.

Je raccroche sans lui laisser l’occasion d’ajouter quoi que ce soit et surtout avant qu’il comprenne que je mens. Contrairement à ce que je viens de prétendre, il n’y a aucun doute sur son identité. Putain ! Elle m’en a donné du fil à retordre. Une vraie anguille ! David m’a embauché il y a un peu plus de quatorze mois. Je sortais tout juste de prison et il me proposait un beau pactole. Comment aurais-je pu refuser ? Je n’ai pas posé de question sur ses motifs. Après tout, qu’est-ce que cela peut me foutre ? Il veut cette fille et moi du fric, le reste n’a pas d’importance.

À l’époque, je me suis frotté les mains. Un job rapide, de l’argent facile. Que demander de plus ? Hélas, j’ai vite déchanté. La garce a sans cesse une longueur d’avance et disparaît dès que je la trouve enfin. Plus qu’un boulot, lui mettre la main dessus est devenu un défi personnel. Le pire, c’est qu’elle ne dévie jamais de sa ligne de conduite. L’attraper aurait dû être un jeu d’enfant !

Elle s’installe de préférence dans une ville pour pouvoir se fondre dans la masse, adopte des fringues informes pour ne pas attirer l’attention sur son physique, porte des lentilles de contact et change de coupe de cheveux comme de couleur systématiquement. Elle se dégotte des petits jobs, de préférence avec une patronne d’âge mûr, et dort à l’hôtel. Au bout de six mois, elle met les voiles sans prévenir personne. Elle ne possède ni téléphone ni véhicule. Rien qui puisse me faciliter la tâche. Elle n’a aucun ami et a rompu toute relation avec sa famille. Cela dit, sur ce point je peux la comprendre. Grandir avec une mère prostituée et un beau-père maquereau, cela n’a pas dû être la fête tous les jours.



Cette fois, les choses sont différentes. Mon anguille a cassé ses habitudes et je me demande bien pourquoi. Elle semble vouloir s’installer pour de bon. Au lieu de rester à l’hôtel, comme les quatre dernières années, elle habite un appartement en colocation avec sa collègue de travail. Qu’est-ce qui a changé ? Est-elle fatiguée de fuir ? Se pense-t-elle définitivement à l’abri ? A-t-elle rencontré quelqu’un ? Non pas que la réponse m’intéresse, mais tout de même, c’est vraiment étrange !

Dire qu’il y a une semaine encore, je n’avais aucune piste ! Rien. Nada. Le néant !

J’ai honte de l’avouer, mais c’est à mon cousin que revient la médaille. Sans le savoir, il l’a trouvée et me l’a offerte sur un plateau, lorsque pour me faire marronner, il m’a envoyé une photo, prise en cachette, de ses deux nouvelles voisines. Un pur hasard. Un sacré coup de bol ! Combien y avait-il de chances pour que cette nana qui me fait tourner en bourrique, depuis des mois, s’installe dans l’appartement jouxtant celui de Greg ?

Sur le cliché, les deux femmes sont en train de discuter sur leur terrasse. Il y a une magnifique blonde, ultra sexy, mais ce n’est pas elle qui a attiré mon attention. Mon anguille est en arrière-plan. Ses cheveux sont à présent frisés et roux, ils lui arrivent à la base du cou et forment un carré implacable. Ses yeux sont verts, mais je sais qu’elle porte des lentilles, car leur vraie couleur est noisette. Je connais chaque trait de son visage par cœur, pour l’avoir longuement étudié. Outre sa beauté, il y a en elle quelque chose de fascinant. Peut-être son regard, qui reste torturé même lorsqu’elle sourit, ou sa façon de se méfier de tout et de tout le monde en permanence. Même là, sur ce cliché, alors qu’elle est chez elle, elle semble prête à s’enfuir à la moindre alerte.

Je ne suis pas quelqu’un de sensible, pourtant elle parvient à toucher une zone dans ma poitrine, dont je préférai oublier l’existence. Cela dit, je suis certain qu’elle provoque cet effet sur chaque homme qui la croise. Comment rester de marbre devant ce petit bout de femme ? Elle éveille l’instinct mâle qui sommeille en chacun de nous. Donne envie de la protéger.

Merde ! Je ne devrais pas me mettre ce genre de conneries en tête. Je suis là pour bosser, pas pour ressentir quoi que ce soit. Et surtout pas pour elle.

La choper ! Voilà mon objectif.

Après plus d’un an de traque, je la tiens enfin entre les mailles de mon filet. Alors pas question que je laisse quoi que ce soit interférer.



Je me gare sur le parking privé du petit immeuble de trois étages et récupère mon sac dans le coffre de la voiture. La résidence est pourvue de caméras à l’entrée et d’un digicode. Je sonne au pif, et finis par me faire ouvrir. Classique ! Sûrement une vieille qui n’a même pas pris le temps de vérifier. Super système de sécurité ! Si c’est ce qui l’a motivée pour se loger ici, c’est vraiment une idée à chier. À l’avenir, il faudra que je lui apprenne… Oh ! Qu’est-ce que je raconte ? Pas question de lui apprendre quoi que ce soit ! Cette nana est un paquet à livrer. Rien de plus. Je vais l’appâter, l’enlever, la ramener au bercail et passer à autre chose. Avec l’argent gagné, je vais enfin pouvoir acheter un salon de tatouage et réaliser mes rêves. À trente ans, il est grand temps que je cesse les conneries et que je me range du bon côté de la loi. Avec un peu de chance, je me trouverais aussi une nana qui me pondra quelques mioches pour faire plaisir à ma mère. La vie idéale, quoi.

Je grimpe au deuxième étage et sonne au numéro 205.



— Ben merde alors ! Mais qu’est-ce que tu fous là ?

— J’avais un boulot dans le coin, j’ai pensé que ce serait l’occasion de venir te voir.

— Tu restes longtemps ? me demande Greg, les yeux posés sur mon sac de sport.

— Quelques jours. Mais si ça te dérange, je peux aller à l’hôtel.

— Ne dis pas de conneries ! Allez, rentre.

Je culpabilise un peu de me servir de lui, Greg est un chic type. Avec un peu de chance, il ne me détestera pas trop quand il comprendra ce que j’ai fait. Nos mères sont sœurs, nous avons eu le même genre d’éducation et beaucoup d’amour. Pourtant, alors que Greg est devenu un homme droit, sérieux et sans histoire, de mon côté, j’ai toujours été attiré par les conneries, tout ce qui est illégal, dangereux. J’ai toujours eu cette flamme en moi qui me brûle de l’intérieur, me pousse à franchir les limites. Toutes les limites !

— Alors, ce boulot ? questionne mon cousin en me fourguant une bière dans les mains.

— Rien que tu ne veuilles savoir.

— Je vois… J’avais pensé que… enfin, c’est ta vie. Ce n’est pas à moi de te juger.

— J’ai passé presque sept ans en taule, je n’ai pas envie d’y retourner. C’est juste un tremplin pour prendre un nouveau départ. Le dernier du genre.

— OK, répond-il sans vraiment y croire.

La conversation se tourne vers des sujets plus légers, dont un qui m’intéresse particulièrement.

— Tu vas voir, Mélanie est carrément géniale ! Je suis le mec le plus chanceux de la terre.

— Tu te la tapes ?

— Pas encore, mais ce soir, elle m’a invité et… merde ! Je vais devoir annuler.

— Pourquoi ?

— Pas question de te laisser alors que tu viens d’arriver.

— Ne change pas tes plans pour moi.

— T’inquiète. De toute façon, sa colocataire sera sûrement là.

— Dans ce cas, pourquoi ne pas faire un truc à quatre ? Comme ça, tu te branches ta petite blonde et je tiens compagnie à l’autre.

— Bon courage ! s’esclaffe Greg. Cette meuf est vraiment trop bizarre.

— Dit, celui qui porte les sous-vêtements de sa mère.

— Enfoiré ! C’est arrivé une seule fois et j’avais trois ans. Tu comptes me la ressortir jusqu’à la fin de mes jours ?

— Je vais me gêner ! dis-je en éclatant de rire devant sa tête outrée.



Face au miroir de la salle de bain, j’évalue une dernière fois mon apparence. Non pas que je m’en soucie en principe, mais avec mon physique imposant, je ne veux surtout pas l’effrayer ou lui donner matière à s’enfuir. Je grimace en contemplant la cicatrice qui me barre la joue, souvenir d’une bagarre au couteau. Ouais, il y a toutes les chances qu’elle parte en courant. C’est bien la première fois que mon délit de sale gueule risque de porter préjudice. En général, les femmes sont attirées comme des mouches, mais je sens qu’avec mon anguille il en sera tout autre. J’ai beau m’être tondu la barbe de près, je ressemble toujours à un ex-taulard avec mon crâne presque rasé et mon regard de tueur. Comme un con, je tente de l’adoucir en vain. Je regrette également de m’être fait tatouer une larme sous l’œil gauche. Après mon premier séjour en prison, l’idée paraissait géniale. Qu’est-ce qu’on peut être bête quand on est jeune ! Cela dit, je dois avouer que cette larme a fait mouiller plus d’une petite culotte. Les nanas en sont dingues ! Mais quelque chose me dit que ce ne sera pas le cas de la demoiselle. J’abandonne tout espoir de ressembler au gendre idéal et enfile un t-shirt blanc pour aller avec mon jeans.



Tandis que nous attendons que quelqu’un nous ouvre, je me sens comme un ado qui se rend à son premier rencard. Je déteste cette sensation ! Je suis à la fois nerveux et excité à l’idée de la rencontrer enfin. D’elle, je connais seulement ce qu’il y a dans son dossier. Essentiellement des notes rassemblant tous les lieux où elle a habité, ses changements de look et deux photos qui m’ont été données par une de ses patronnes. Plus une autre prise chez sa mère à son insu.

Une grande blonde apparaît devant la porte et je me surprends à être déçu.

— Salut Mel ! Toujours partante pour notre soirée pizza et jeux vidéo ?

— Évidemment, susurre-t-elle en rivant son regard sur moi. Tu as ramené du renfort ?

— Je te présente Tayeb, mon cousin. Il est de passage. J’espère que cela t’embête pas.

— Penses-tu ! Salut Tayeb. Moi, c’est Mélanie, mais tout le monde m’appelle Mel.

Avant même que je puisse répondre, elle se jette carrément dans mes bras et pose les lèvres sur ma joue en appuyant avec insistance. C’est tout juste si elle ne me lèche pas. Waouh ! Sacrée entrée en matière ! Ses nibards sont écrasés sur mon torse, ses hanches plaquées contre les miennes. Je lance un regard désolé à Greg, qui vient de perdre toutes ses chances de baiser tant que je serai dans le coin. Je recule légèrement pour mettre un peu de distance entre nous. Mélanie est franchement canon, mais je ne suis pas là pour ça. Ma queue n’a même pas tressailli en réponse à cette invitation évidente.

Une fois à l’intérieur, elle nous propose d’aller dans la salle à manger pendant qu’elle commande les pizzas. Je laisse mon cousin s’asseoir sur le canapé et m’installe sur un fauteuil pour que la chaudasse blonde ne puisse pas venir me coller. Je jette un coup d’œil autour de moi, espérant repérer ma cible, mais elle semble être aux abonnés absents.

— Et ta coloc, elle n’est pas là ? demande Greg, lorsque Mélanie nous rejoint.

— Euh… si. Mais elle était fatiguée, alors elle est allée s’allonger.

— Tu parles, elle veut surtout nous éviter. C’est une sauvage.

— Mais non, pas du tout ! Elle est géniale, c’est juste qu’elle est timide.

— Si tu le dis ! Je ne vais pas me battre, j’ai trop faim et je n’ai pas envie que tu me foutes à la porte.

Je cesse d’écouter leurs chamailleries. Merde, là je suis vraiment déçu ! J’ai passé plus d’une heure dans la salle de bain pour rien. Comment tenter une approche, si elle reste planquée dans sa piaule dès que quelqu’un débarque ? Décidément, elle va m’emmerder jusqu’au bout celle-là. Il me tarde d’en finir avec toute cette histoire.

Après avoir mangé les pizzas, Mélanie et Greg se lancent dans une partie de jeux vidéo. Cette soirée est vraiment à chier ! J’ai l’impression de faire office de nounou alors que Greg a mon âge et que la blonde doit être à peine plus jeune. Mon humeur est massacrante, je ne fais même plus semblant de participer à leurs discussions dénouées de tout intérêt. Nul doute, ils sont faits l’un pour l’autre.

— Puis-je utiliser tes toilettes ?

— Oui, oui, fais comme chez toi. C’est au fond du couloir.

Nina





Zut ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à emporter une réserve de nourriture dans ma chambre ? Quelle idiote ! À présent, je suis coincée ici jusqu’à ce que les invités de Mel repartent. J’ai tellement faim, que mon ventre ne cesse de gronder. L’odeur de pizza qui embaume tout l’appartement n’arrange rien. Je m’en veux d’être trop peureuse pour sortir. S’il n’y avait que Greg, j’aurais pu aller rapidement à la cuisine, mais j’ai entendu une autre voix masculine. La voix d’un inconnu. Et là, c’est au-dessus de mes forces. Je déteste le fait d’être incapable de gérer la situation. Est-ce qu’un jour je parviendrai à avoir une vie normale ?

J’ai cru qu’en partant, je pourrais tirer un trait sur le passé, mais c’est loin d’être le cas.

Il ne me laisse aucun répit et le souvenir de David non plus. Est-il toujours à ma recherche ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais continue à fuir.

Fuir. Je ne fais que cela depuis quatre ans ! La première année a été la plus difficile. J’étais mineur, sans argent, sans expérience professionnelle. Durant des mois, j’ai vécu dans la rue. Marchant la journée pour aller le plus loin possible, dormant là où je pouvais la nuit, me nourrissant de ce que je parvenais à voler. Jusqu’au jour, où Jeanne, une commerçante m’a choppé en flagrant délit dans son épicerie. Au lieu d’appeler les flics, elle m’a offert un toit et un travail. Le simple fait d’y repenser me donne envie de pleurer. Jeanne a été comme une mère pour moi, pendant les huit mois où nous nous sommes côtoyées. Veuve, sans enfant, elle m’a prise sous son aile, m’a acceptée sans poser de question. Grâce à elle, j’ai enfin pu dormir une nuit complète, manger à ma faim. Récupérer des forces, me refaire une santé mentale. Je lui dois tout.

Et puis un jour, il a débarqué et tout ce que j’avais réussi à construire s’est écroulé. Il est entré dans l’épicerie alors que j’étais seule, et m’ a ordonné de le suivre sans faire d’histoire. David avait décidé que je lui appartenais et voulait me ramener. D’après lui, il avait passé un accord avec mon beau-père. S’il me retrouvait, il pouvait me garder. À l’époque, j’étais mineur, mais à présent ce n’est plus le cas. Je suis censée pouvoir choisir où et avec qui vivre. Pourtant, je suis presque sûre que s’il m’attrape, il n’en tiendra aucun compte, que je finirai dans une cave ou enchaînée quelque part.

Lorsqu’il a voulu poser ses mains sur moi, toute ma colère s’est déchaînée. Transformée en vraie furie, je lui ai jeté au visage tout ce qui était à proximité. Une fois de plus, j’ai pris la fuite sans rien emporter. Sans un mot d’adieu pour celle à qui je devais tant. Comme elle doit me détester d’avoir saccagé son épicerie !

Une seconde tentative s’est déroulée dans des circonstances semblables, un peu plus d’un an après. Il a bien failli réussir cette fois-là ! Je dois ma liberté à un piéton qui s’est interposé alors que David me traînait jusqu’à sa voiture.

Depuis, je ne reste jamais au même endroit. Je ne l’ai plus revu. Soit j’ai sacrément de la chance, soit il a fini par abandonner. J’espère vraiment que la seconde réponse est la bonne, même si j’en doute.

Je refuse de passer mon existence à vivre dans la crainte, c’est pour cela que j’ai accepté de m’installer ici. L’appartement est au nom de Mélanie et partager le loyer me revient moins cher que de loger à l’hôtel. Avec les économies, j’espère pouvoir voyager à l’étranger. Traverser plusieurs pays et m’établir en Australie. Je me suis donnée un an pour amasser le plus d’argent possible avant mon départ. Résider au même endroit aussi longtemps est dangereux, mais c’est un risque que je suis prête à prendre.

Mon ventre gronde de nouveau, me ramenant au présent. Dans l’autre pièce, Mélanie et Greg semblent se disputer à propos d’un jeu. Génial ! Les connaissant, ils vont sûrement y passer la nuit. Il ne me reste plus qu’à me coucher, je mangerai mieux demain. Après tout, ce ne sera pas la première fois que cela arrive.

Je m’apprête à me glisser sous la couette, lorsque la porte de ma chambre s’ouvre.

D’un bond, je pivote et me retrouve face à une montagne de muscles qui me provoque un violent sentiment de peur.

— Salut, dit-il en avançant. Je cherchais les toilettes, je crois que je me suis trompé.

Il lève le bras dans ma direction, je recule aussitôt pour échapper au contact de sa main. Prise de panique, je lance un regard désespéré en direction de la porte.

— Tu es Nina, c’est ça ? Moi, c’est Tayeb, le cousin de Greg.

Je reporte mon attention sur l’homme. Il ne semble pas menaçant, mais l’expérience m’a appris que même les gueules d’ange pouvaient receler un monstre. Et lui n’a vraiment pas l’air d’un enfant de chœur, alors je reste sur mes gardes, prête à soulever mon oreiller pour m’emparer du couteau que j’y cache. Le fameux Tayeb est très grand et tout en muscle, comme s’il passait ses journées dans une salle de sport. Ses cheveux bruns sont coupés très court et accentuent ses traits taillés à serpe. Aucune émotion ne filtre à travers ses yeux bleus.

— Les gens civilisés répondent quand on leur parle, dit-il en esquissant un rictus moqueur.

— Désolée. Oui, je suis Nina et pour les toilettes, c’est la porte au fond du couloir.

— Merci pour le renseignement.

Au lieu de repartir, il fait quelques pas dans ma direction et s’arrête à quelques centimètres de moi. L’image du type au crâne rasé se répercute dans mon esprit. Lui aussi avait des tatouages sur le visage. Lui aussi n’avait rien d’un enfant de chœur. Je laisse échapper un sanglot de terreur. Je suis de nouveau l’adolescente paralysée à qui l’on faisait subir des atrocités. Une boule se forme dans ma gorge, m’empêchant de respirer normalement.

— Putain ! entends-je au moment où mes jambes me lâchent.

Deux bras m’encerclent pour m’éviter de tomber. Je me retrouve la tête nichée contre son torse et étrangement, son parfum m’apaise. Tayeb me garde contre lui en murmurant des paroles que je ne parviens pas à comprendre. Lorsque je peux respirer de nouveau, il m’aide à m’asseoir sur le lit et se met accroupi devant moi. Il prend mon visage en coupe et l’incline jusqu’à ce que nos regards se croisent.

— Je suis désolé de t’avoir fait peur. Est-ce que je peux faire quelque chose ? Tu veux que je t’apporte un peu d’eau ?

Je secoue la tête pour refuser. Je ne désire ni son soutien ni sa gentillesse. Je veux juste qu’il cesse de me toucher et qu’il sorte de ma chambre. Comme s’il avait lu dans mes pensées, il relâche mon visage.

— Dis-moi ce que je dois faire Nina.

— Partir !

Ma réponse semble lui déplaire. Il me regarde longuement en silence, puis finit par se relever. Sans un mot, il quitte la pièce. Je peux respirer de nouveau.

Une fois seule, je me roule en boule sur le lit et laisse mes larmes couler.

Je ne réussirai jamais à m’en sortir. Partir dans un autre pays, n’y changera rien. Ils n’ont pas besoin d’être proches pour me faire encore du mal. Je n’en peux plus de ces souvenirs. De cette terreur qui ne me quitte jamais. Je suis tellement fatiguée de vivre !



Le lendemain matin, mon état d’esprit ne s’est pas amélioré. Ce n’est pas quelque chose d’inhabituel, mon moral joue régulièrement au yoyo, même si cette fois c’est ma rencontre avec Tayeb qui a été le déclencheur. En général, les phases de déprime durent quelques jours avant de disparaître, mais en sortir devient de plus en plus difficile. Plus le temps passe et plus mes espoirs d’être un jour heureuse s’amenuisent. J’en arrive à un stade où l’idée de mettre fin à mes jours me semble un peu trop tentante.

Je me secoue mentalement et me concentre sur ma tâche qui consiste à ranger les derniers colis réceptionnés. Bosser à la librairie me plaît. Dans l’ensemble, c’est un boulot facile. Je n’ai quasiment aucun contact avec les clients, passe mon temps à préparer les commandes ou à ordonner les rayons. Et puis, j’ai la possibilité de lire tout ce que je veux. Un travail en or qui me manquera lorsque je devrai tracer ma route.

Une fois les livres rangés, je me rends à l’accueil pour pouvoir mettre l’inventaire à jour sur l’ordinateur. Je suis en train de rentrer les derniers titres lorsque la petite cloche de l’entrée tinte. Je relève la tête par automatisme et croise un regard bleu électrique. À la lumière du jour, Tayeb est encore plus effrayant. Non pas qu’il soit affreux physiquement, mais il dégage quelque chose de sauvage et de dangereux. Il se dirige droit sur moi et me tend un sachet en papier.

— Pour me faire pardonner, dit-il.

Comprenant que je n’ai aucune intention de prendre son offrande, il pousse un soupir agacé et la pose sur le comptoir.

— J’espérais qu’on pourrait enterrer la hache de guerre et recommencer à zéro. J’ai parcouru toute la ville aux aurores pour pouvoir acheter les meilleurs croissants et pains chocolat au monde, selon mon cousin. J’aimerais vraiment que tu me laisses une chance. Qu’en penses-tu ?

L’arrivée de Mel met un terme à ce moment gênant, tout en me dispensant de répondre. Ses joues sont rosies, ses yeux brillent de joie. Alors qu’elle effectue les derniers pas pour nous rejoindre, sa démarche se fait sensuelle. Mel est tout ce que je suis pas. Tout ce que je ne serai jamais. Elle déborde de confiance et elle sait parfaitement s’y prendre avec les hommes.

— Tayeb ? Qu’est-ce que tu fais là ? demande-t-elle en s’accrochant à lui.

— Je visitais le quartier, alors je suis venu faire un coucou.

— Et en plus, tu m’as apporté des pains au chocolat ! dit-elle en ouvrant l’emballage. C’est tellement gentil !

— Oui, n’est-ce pas ? lancé-je pour devancer Tayeb. Tu en as de la chance !

Pas une seconde, elle pense que Tayeb est venu pour moi. Si j’avais été une femme normale, peut-être aurais-je trouvé sa réaction blessante. Inconsciente de la tension qui règne, Mélanie passe les bras autour du cou de Tayeb et se colle à lui. J’en profite pour me faufiler discrètement de l’autre côté et me précipite dans la réserve avant qu’ils remarquent mon absence. Même si je n’en comprends pas la raison, Mel semble avoir complètement flashé sur lui. Pauvre Greg qui est fou d’elle ! Je doute que Tayeb puisse résister à son charme bien longtemps. Mélanie est un vrai rayon de soleil sans compter sa plastique de rêve. Comment ne pas craquer pour elle ? Cela dit, je suis désolée pour Greg, mais plus vite Mélanie et Tayeb seront ensemble et plus vite ce dernier me laissera tranquille, alors la situation me convient. Je suis même prête à jouer les entremetteuses auprès de Mélanie.

Tayeb





Cette femme va me rendre fou ! Une fois encore elle a réussi à m’échapper ! C’était rusé de sa part de laisser croire à Mélanie que j’étais ici pour elle, mais je suis bien trop énervé pour pouvoir apprécier sa duperie. Si elle pense qu’il suffit de me jeter sa copine dans les bras pour que je passe à autre chose, elle peut se mettre un doigt bien profond.

Je m’écarte de miss chaudasse, qui commence elle aussi à me taper sur le système, et invente une excuse pour pouvoir partir.

Je dois me rendre à l’évidence, l’appâter ne mènera nulle part, elle est bien trop maligne et méfiante pour rentrer dans mon jeu. Dommage pour elle. J’aurais préféré que les choses se déroulent autrement, mais j’en ai vraiment ras le bol. Alors je vais faire ce que j’aurai dû depuis le début.

Je m’éloigne de la librairie et compose le numéro de David.

— C’est elle, dis-je dès qu’il décroche.

— Tu en es sûr ?

— Certain.

— Où tu es, je t’envoie quelques gars pour venir la récupérer.

— Hors de question ! J’ai été embauché pour te la ramener et je compte bien remplir mon contrat jusqu’au bout.

— Tu as peur de ne pas être payé ?

C’est effectivement une des raisons. Je n’ai aucune confiance en lui, mais par-dessus tout, la simple idée que Nina voyage avec quelqu’un d’autre, me mets hors de moi. Pas question que je la laisse partir avec cette bande de bons à rien. J’ai conscience de me conduire comme un hypocrite. Je suis sur le point de briser sa vie pour me remplir les poches, tout en sachant que David lui fera vivre l’enfer. Même s’il est marié et père de famille, je n’ai aucun doute sur ce qu’il lui fera et la manière dont il la traitera. Ouais, je suis vraiment un enfoiré d’hypocrite !

— Comment veux-tu procéder ?

— C’est la merde ! Demain, je pars en Italie avec ma femme et mon gosse. Je ne serai pas de retour avant dix jours, je ne peux pas annuler. J’ai acheté une petite maison en campagne, mais rien n’est prêt. Et il est hors de question que je la laisse filer une fois de plus.

— Que veux-tu que je fasse alors ?

Je l’interroge sans cacher mon exaspération. Non, mais sérieux ! Il la traque depuis quatre ans et il n’est pas capable d’avoir tout préparé pour son arrivée ? C’était déjà un sombre crétin quand il était enfant. Les années ne l’ont pas arrangé.

— Je… Je contacte mon bras droit et je te tiens au courant. En attendant, ne la quitte pas d’une semelle.

— Si je la flique, elle va se douter de quelque chose et foutre le camp.

— Démerde-toi ! Mais si elle se barre, tu seras l’unique responsable.

— Attention David ! Je te conseille de parler un ton plus bas et d’oublier les menaces. Je ne suis pas un de tes sous-fifres.


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